A Villejuif, « banlieue rouge » depuis 1925, la maire communiste Claudine Cordillot brigue un troisième mandat. En face, Nathalie Gandais, tête de liste EELV avec son association Les Ateliers de l’Avenir à Villejuif se positionne comme une véritable alternative, dans une ville qu’elle présente comme « un fief communiste ». Rencontre.

Il est midi quand Nathalie Gandais, foulard printanier autour du cou, nous reçoit, accompagnée de sa directrice de campagne, Monique Lambert Dauvergne, dans son local situé en plein centre-ville. Autour d’une petite table en bois sur laquelle sont disposés quelques cahiers et un ordinateur, quelques chaises vertes, et une lampe épurée éclaire le mur tapissé de photos des candidats de la liste et d’affiches en guise de synthèse des actions EELV. L’accueil est chaleureux : sourire aux lèvres, Monique prépare un petit thé noir, le temps de se réchauffer. Un peu plus tard, deux candidats de la liste, Mostafa Sofi, 45 ans, facteur et Alain Lipietz, 67 ans, ex-député européen et candidat à la Communauté d’agglomération du Val-de-Bièvre, débarquent.

A 55 ans, Nathalie, urbaniste de formation est loin d’être une profane de la politique et exècre les communistes. Maire adjointe pendant sept ans d’une ville moyenne en Province, elle a aussi été directrice de campagne des Verts aux dernières élections cantonales. Malgré un échec cuisant, elle reste très fière du score de son parti : « on a présenté un candidat aux élections cantonales, il a tout de même fait 38% au deuxième tour. » Nathalie a ensuite travaillé au sein de la Communauté d’agglomération pendant six ans, bien décidée à redynamiser le groupe : « J’ai été élue verte de 2001 à 2008, quand j’ai rejoint les Verts de Villejuif, il était en sommeil alors j’ai essayé de remettre un peu d’activité dans le groupe en rencontrant les acteurs sociaux et notamment en proposant des réunions-débats très diverses sur la santé, les femmes. » L’aventure débute en septembre 2012 à l’initiative de militants EELV et membres du collectif Robespierre en lutte depuis deux ans contre le projet de la ZAC Aragon.

Le programme, Nathalie et son équipe l’ont construit au fil d’ateliers pédagogiques en faisant « de l’éducation populaire » : « On a commencé par un premier débat public sur l’urbanisme en formant les gens sur le sujet. Ensuite, un débat sur la laïcité puisqu’une mosquée devait se construire à l’aide du financement public. » Le débat crucial a été celui sur la sécurité. En allant sur le terrain, elle s’est vite rendue compte que la sécurité préoccupait sérieusement les Villejuifois : « Les gens étaient mal garés, souvent en double file et ils nous ont expliqué qu’ils n’étaient pas des mauvais citoyens, mais que leurs voitures se faisaient démolir dans les parkings sous terrains ! »

« Tout le monde en a marre de cette mairie communiste »

« Tout le monde en a marre de cette mairie communiste, ça fait 85 ans, c’est un fief, un bastion, c’était la circonscription électorale de Marchais, Vaillant Couturier encore avant. Autrefois, les gens étaient pas si mécontents que ça, on apprenait encore les chansons communistes à l’école. » Mais la situation a commencé à se dégrader au début des années 2000, quand le maire précédent, malade, a passé la main à Claudine Cordillot en cours de mandat. Elle déplore  les méthodes du Parti communiste, devenues « extrêmement clientélistes, les gens sont tenus par des appartements, des places en crèche, des petits boulots. Il y en a marre, ils ont fait venir beaucoup de personnes issues de milieux défavorisés en essayant de maintenir une catégorie socioprofessionnelle qui n’est plus ouvrière mais défavorisée. » Très rapidement, elle dépeint un tableau très noir d’une ville « au bord de l’implosion« , notamment en raison de l’insécurité qui s’est installée petit à petit avec l’apparition croissante des trafics de drogue. Elle les décrit comme un véritable fléau qui met à mal la tranquillité publique. Les habitants seraient même « contrôlés par les dealers » : « toutes les cités HLM ont leur spot et c’est insupportable pour les gens de vivre sous le contrôle permanent d’un groupe de gens qui font du deal. Une amie me raconte que quand elle sort de chez elle à 19 heures, elle rencontre un groupe de jeunes qui lui dit : ‘où tu vas la vieille et à quelle heure tu rentres ?’  »

Son ami Stéphane Gatignon, maire de Sevran, l’a conseillée et rassurée en lui présentant un expert en tranquillité publique, ironie du sort, ex-délinquant et ex-flic. Après deux heures de débat, la proposition sur la sécurité était pliée. Au départ, elle avoue ne pas avoir été prise au sérieux  par ses compères mais aussi par les experts qui ne s’imaginaient pas que la situation était si préoccupante : « depuis deux ans, quelque chose bascule et ça devient très grave. Cet été, les vieilles dames se faisaient casser la figure dans les résidences chics près de Picard jusque dans leur hall. A la sortie de l’EPITA, les jeunes étudiants se font dépouiller leurs outils électroniques, l’école a mis en place des maîtres-chiens mais ça ne suffit pas. » Elle ajoute, hallucinée que  « la mairie leur conseille de planquer leurs outils électroniques, mais c’est comme dire à une fille qui se fait violer, ne mets plus de jupe trop courte ! »  Cette situation « insupportable » tente certains Villejuifois de voter Front national : « des gens qui habitent le centre-ville nous disent qu’ils ont toujours voté à gauche mais qu’ils sont tentés de voter FN. Avec les dealers en bas de chez eux et à côté du collège, ils peuvent même plus se garer, car ils se font casser leurs voitures. » Le portable de Nathalie vibre, elle répond mais coupe vite court à la conversation. Au même moment, Mostafa, cheveux grisonnants, pénètre dans le local, s’invite autour de la table et commence à déblatérer sur la municipalité communiste.



Le clientélisme et la peur de ne pas être rouge

La directrice de campagne l’assure, à Villejuif, il vaut mieux être mort que « coco ». « Il y a une vraie peur à Villejuif de dire qu’on n’est pas communistes, fallait surtout pas le dire dans les années 1970, dans mon quartier, personne ne parlait de politique. » Aussi, Mostafa en est persuadé : si les gens ont peur d’avouer ne pas être « coco », c’est parce qu’ils craignent de ne plus profiter des « privilèges » accordés par la mairie : « des gens avaient peur de nous rejoindre, du qu’en-dira-t-on, quand ils pensent qu’obtenir un emploi ou un logement c’est un privilège, moi je leur dis que c’est un dû ! » Mais il reste prudent, « si on s’avance, on doit apporter des preuves mais qui en a, à part l’affaire de Clamart qui a été filmée et l’achat de voix de Dassault, on pourrait être assigné… »

La candidate enchaîne les anecdotes et attire plus particulièrement l’attention sur cette femme qui s’est retirée de la liste au dernier moment : « la raison est simple : si on ne gagne pas et qu’elle a besoin d’un permis de construire, elle a peur de la punition. » Et selon elle, c’est encore plus frappant dans les quartiers populaires : « A Lamartine, où il y a eu 70% d’abstention aux élections municipales, les gens ne votent pas ou se sentent obligés de voter pour le PC ! Ils sont tenus : la mairie organise des fêtes de quartiers où elle distribue des bonbons et des gâteaux, donc pour les gens, faire de la politique, c’est participer à ces fêtes » dit-elle, scandalisée.

Pour Nathalie, les communistes seraient à l’origine de la fabrication de ghettos à des fins uniquement électoralistes. Mostafa abonde dans son sens : « Il ne faut pas se leurrer, les politiques aux manettes fabriquent ces ghettos pour avoir une réserve d’électeurs. Ça se fait à droite, Balkany l’a fait à Levallois en rasant tous les HLM, et aussi à gauche. J’ai grandi dans une ville communiste à Vitry, ils entretenaient la misère. » L’alternative proposée par la tête de liste serait de favoriser l’insertion des jeunes dans le monde du travail, ce qui n’a pas été fait selon elle, jusqu’à maintenant. « On a des personnes défavorisées, alors plutôt que d’entretenir leur misère, on veut leur apporter des solutions notamment en mettant en place des dispositifs d’accompagnement et d’insertion à l’emploi. Il n’y en a aucun à Villejuif ! »

Elle va même plus loin en proposant d’interrompre la construction de logements sociaux qui favorise la venue de personnes issues de milieux défavorisés. Actuellement, le logement social à Villejuif s’élève à 40%, elle désire le porter à 25% dans les vieilles constructions. Par dessus tout, elle veut mettre fin à la ghettoïsation, tout comme Mostafa : « il faut dispatcher les logements sociaux et arrêter l’hémorragie en améliorant l’existant, en reconstruisant sur les nouvelles normes HQE et en privilégiant nos Villejuifois avant d’en donner aux autres. »

Mixité sociale et statistiques ethniques

Les Ateliers de Villejuif regrettent l’absence de mixité sociale dans leur ville. Mostafa cite l’exemple d’un ami qui a pratiqué l’évitement scolaire, « en tant que parents, vous voulez qu’à l’école les enfants parlent français. Il y a des écoles où le projet pédagogique c’est « initiation à la langue française », et  j’ai un ami qui n’a pas mis ses enfants à la maternelle de son quartier à cause de ça. » Nathalie Gandais rapporte le récit de deux de ses candidates confrontées à ce « problème de mixité sociale » : « L’une de nos candidates, Madame Massamba, regrette que dans la classe de ses filles en maternelle, il y ait si peu d’enfants d’origine française et beaucoup de petits d’origine africaine et arabe qui ne parlent pas le français. Elle considère qu’elle a eu la chance d’avoir été élevée dans une banlieue où il y avait cinq ou six petits enfants noirs dans une classe de petits enfants blancs. Isabelle Hamidi, institutrice, a fait le même constat à la rentrée dernière et considère que la discrimination commence là. »

Mostafa poursuit : « la vraie mixité sociale doit se faire dès l’école et dans les quartiers populaires, le problème c’est qu’on condense les mêmes populations. » Les sourcils froncés, il s’indigne de l’inexistence des statistiques ethniques en France : « on se met des œillères en France, parce qu’on a peur du résultat ! » vitupère-t-il. La finalité de ces statistiques : ouvrir les yeux sur les vrais problèmes, « notamment celui de l’exclusion sociale… Le pouvoir use ici en France dans les villes de barons locaux comme Villejuif mais la diversité ne doit pas rimer avec diversion. Comment tu peux expliquer qu’à Clichy-la-Garenne, il y a 11 élus issus de la diversité sur 33 et qu’ici à Villejuif, ville populaire, sur 33, il y en a seulement 3 ! Alors maintenant il n’y a pas que la discrimination à l’embauche mais à la politique. Vous pouvez me citer un maire noir ou arabe ? » s’insurge Mostafa. Il précise qu’il ne faut pas tomber dans l’idée selon laquelle  « on va mettre notre Noir ou notre Arabe. »

Quand ils vont à la rencontre des Villejuifois sur leurs vélos, les Verts demandent : « Vous voulez que ça change ? ». Les yeux rieurs, Mostafa n’est pas fan de l’approche, qui rappelle « une duperie subie il y a deux ans « de ceux qui avaient promis le changement. » Pour lui, c’est plutôt : « Pour vous et avec vous parce que sans les Villejuifois, on n’est rien. » Nathalie, optimiste, préfère assurément : « Ça commence avec vous le 23 mars. »

Myriam Boukhobza

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