« Quand vous parachutez quelqu’un, vous mettez quelqu’un qui ne partage pas l’histoire de la population. Je fais une campagne de proximité, je partage une histoire commune avec les gens », rappelle Abdelkader Lahmar, 51 ans. Ce natif de Vaulx-en-Velin, enseignant en éco/gestion dans la circonscription, est également président du Mouvement d’Initiative Vaudais (MIV), un collectif de citoyens qui souhaite porter la voix des quartiers populaires lors des élections locales.

Signataire de la tribune « On s’en mêle » qui a réuni collectifs et associations issus de quartiers populaires, le militant associatif fait partie de ceux qui ont appelé à voter pour le candidat de La France Insoumise, Jean-Luc Mélenchon, lors du premier tour de l’élection présidentielle. Parmi les trois candidatures du collectif proposées à LFI lors des négociations pour les législatives, il est le seul retenu. Une étiquette de l’alliance de gauche NUPES qu’il porte avec fierté, et grâce à laquelle il se réjouit de « fédérer les forces locales ».

Les révoltes urbaines de Vaulx-en-Velin en octobre 1990 : « L’histoire commence à partir de là »

Kader Lahmar a 19 ans le 6 octobre 1990, lorsque Thomas Claudio, 20 ans, passager d’une moto meurt après avoir percuté une voiture de police dans le quartier du Mas-du-Taureau à Vaulx-en-Velin. « C’était un traumatisme. Mais ce n’était pas le premier mort, ça faisait écho à notre mémoire collective. Ça a vraiment provoqué un déclic chez les jeunes. Tout vient de là. L’histoire commence à partir de là », se remémore-t-il.

Suite à cet accident, le quartier s’embrase, et pendant plusieurs jours ont lieu des affrontements entre les jeunes du quartier et les forces de l’ordre. « Chacun a réagit à sa manière », dit-il. La sienne a été l’engagement associatif. Étudiant à l’époque, il considère l’école comme « seul échappatoire, seul ascenseur social » et crée avec d’autres étudiant-e-s une association autour de la « réussite scolaire », un terme auquel il tient beaucoup.

Images tournées en octobre 1990 et en juin 1992 par l’agence IM’média suite à la mort de Thomas Claudio. Extrait du reportage Vaulx-en-Velin : la Révolte et du documentaire, Douce France, la Saga du mouvement beur.

Suite à ces révoltes urbaines, François Mitterrand, alors Président de la République, réagit. En décembre 1990, à Bron, dans la banlieue lyonnaise, il tient le discours fondateur de la politique de la ville. Il dénonce « la terrible uniformité de la ségrégation, celle qui regroupe des populations en difficulté dans les mêmes quartiers, qui rassemble les enfants d’origine étrangère dans les mêmes écoles » et annonce la création du Ministère de la Ville. Michel Delebarre prendra ses fonctions en décembre 1990. Il défendra en mai 1991 une loi nommée « anti-ghetto » qui exige, entre autre, que les nouveaux projets d’urbanisation comprennent 10 % de logements sociaux.

« Jusqu’aux années 90, la jeunesse des quartiers était traitée comme une question migratoire, on ne comptait pas. Lorsque Mitterrand annonce à Bron la création du Ministère de la ville, on passe d’une analyse migratoire à une analyse sociale », analyse l’enseignant-candidat.

Je ne suis pas carriériste, j’aime mon métier d’enseignant. J’y vais parce qu’il faut porter des combats.

« L’engagement associatif vient avant l’engagement politique, explique-t-il, ça ne m’intéressait pas d’être sur une liste ». Pourtant, en 1995, il se présente sur la liste citoyenne, Le choix vaudais, aux élections municipales. « On s’est dit l’associatif ça ne suffit pas ! Il y a toujours un plafond de verre, il faut demander des subventions, un local à la ville, et beaucoup de projets n’arrivent pas à terme. La ville nous mettait des bâtons dans les roues », précise-t-il.

Des luttes locales… à l’Assemblée nationale.

La tribune publiée par « On s’en mêle » en mars dernier a été un choix inédit et périlleux pour des militant-e-s qui ne s’étaient jusqu’alors jamais engagés derrière une candidature commune aux élections présidentielles. Zouina Meddour, militante associative et signataire, confiait dans une interview au Bondy Blog, tenter le tout pour le tout : « Le pari que l’on fait, c’est que l’on essaye de construire quelque chose ensemble. On verra ce que nous dira l’avenir ». « On ne s’attendait à rien. Mais on a voulu essayer. Si on se trompe, on prendra nos responsabilités », complète Kader Lahmar qui cite, entre autre, le revenu jeune, la formation des forces de l’ordre et la mise en place d’une police de proximité qu’il défend dans le programme de la NUPES.

Mes priorités c’est l’hôpital et l’éducation. On ne va pas changer le monde en 5 ans, mais on peut agir.

Le 24 avril dernier, Jean-Luc Mélenchon a échoué aux portes du second tour de l’élection présidentielle, malgré la ferveur des quartiers populaires qui ont massivement voté pour son programme de l’Union populaire. Cet élan inédit a donné de l’espoir aux militant-e-s des quartiers, qui y voient une volonté de rupture politique, et un moment de lutte à saisir. « Je ne suis pas carriériste, j’aime mon métier d’enseignant. J’y vais parce qu’il faut porter des combats », continue le candidat de la 7e circonscription du Rhône.

« Je suis d’une génération qui croit encore que la politique peut faire changer les choses », ajoute celui qui est devenu en 2019, président du Mouvement d’Initiative Vaudais, et maintenant en lice pour siéger à l’Assemblée nationale pour représenter la Nouvelle Union Populaire Écologique et Sociale.

Le seul candidat issu du collectif « On s’en mêle » est arrivé en tête de sa circonscription au premier tour des élections législatives, avec 30,99% des suffrages exprimés. Éliminant dès le premier tour la candidate de la majorité présidentielle, Anissa Kheder. Il affrontera donc Alexandre Vincendet, candidat Les Républicains, qui a obtenu quant à lui 22,8% des suffrages. Malgré cette première victoire, l’abstention record qui a atteint 60.19% dans la circonscription, et une réserve de voix chez Ensemble et le RN pour le candidat LR, annonce un second tour serré.

Abdelkader Lahmar, Rachel Kéké : des candidatures historiques pour les luttes sociales

Dans toute la France, la bataille pour les circonscriptions a fait rage. Donnant lieu à de nombreux parachutages, et éliminant plusieurs candidatures issues de quartiers populaires au passage. Le militant de terrain ne s’étend pas sur les critiques de parachutages faites à la NUPES et préfère au contraire mettre en valeur les candidatures comme la sienne : « Ce serait historique qu’on soit à l’Assemblée nationale », lance le cinquantenaire. Même si « ce n’est pas suffisant, ça va prendre du temps, dit le militant, c’est dangereux de taper sur la NUPES aujourd’hui. C’est quoi une candidature de quartier ? Je ne suis pas pour dire qu’il faut des noirs, des arabes, des musulmans à l’Assemblée nationale. Il faut des gens qui défendent nos luttes ! « 

Une qualification historique qui rappelle celle de Rachel Kéké, syndicaliste, figure de la grève victorieuse des femmes de chambre contre la direction de l’hôtel Ibis Batignolles. Qualifiée pour le second tour des élections législatives dans la 7e circonscription du Val-de-Marne, elle n’a pas non plus compté sur parachutage pour se faire élire. Et compte faire entendre sa voie à l’Assemblée : « La lutte paie ! », répète-elle dans un portrait accordé à nos confrères de Franceinfo.

Abdelkader Lahmar, la tête froide, garde lui aussi en ligne de mire les combats politiques qui l’attendent : « Mes priorités c’est l’hôpital et l’éducation. Nos combats, ce sont aussi les luttes féministes, syndicales, écologistes. Le politique quand il veut, il peut. On ne va pas changer le monde en 5 ans, mais on peut agir. »

Anissa Rami.

 

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