LE TOUR DE FRANCE DES VILLAGES. EPISODE 5. Aureille (13), à une heure de Marseille, dans les Alpilles, veut rester un village familial, loin des résidences secondaires et du pouvoir de décision des villes. 

Le train frôle la mer bleue, immense. Le ciel est dégagé, le soleil brillant se reflète dans les vagues. C’est un coin du sud où il fait chaud l’été, jusqu’aux forêts qui s’enflamment. L’air est doux, iodé. Au bout d’une route de campagne, après que le train se soit arrêté à Miramas, le village d’Aureille se réveille tranquillement, les routes encore ankylosées. Il faut frapper à la mairie avant d’entrer. La secrétaire ouvre la porte. Puis, celle du bureau du maire, Régis Gatti.

photo 1photo 1Aureille est un village des Alpilles, voisine à une soixantaine de kilomètres de Marseille. Un village de chasseurs, tout simplement. « Avant, on était 400 habitants et une personne sur deux était chasseur », raconte le maire. Sa mère, sa sœur, son père et lui chassaient, tous ensemble, en famille. Depuis, ils sont 1500 habitants avec, environ, un sur dix qui chasse dans les forêts de la commune ou pas très loin. « Ca reste un village de chasseurs, clairement. Mais la moyenne d’âge, c’est la soixantaine. Je pense que ça va s’éteindre doucement », estime le maire. Il poursuit, nostalgique de son premier fusil : « Moi, j’ai tué mon premier lapin à 14 ans ».

A la mairie, il a invité des habitants du village, ses amis qui partagent sa passion. L’un explique : « Je travaille dans l’industrie et quand je parle de la chasse, pratique dont je suis fier, on me juge : on a une mauvaise image ». Les temps ont changé. « Avant, on pouvait se promener dans le village avec nos fusils, c’était normal. Maintenant, les gens ont peur de nous ». Le maire ne porte plus son fusil, mais le cache, discrètement, dans son coffre de voiture où s’endort Isaac, son chien de chasse.

En 2001, son prédécesseur est venu le chercher pour lui succéder. Il venait de perdre son fils de 20 ans. Il avait besoin de retrouver l’envie de faire quelque chose. On lui propose de se présenter, tout seul. Il accepte. Il est élu à 95%. « Quand on s’engage pour son village, il faut l’aimer. C’est comme une famille qu’on veut protéger ». Il montre l’horloge de l’église qu’il a relancé « parce qu’elle ne donnait plus l’heure », sa première action. Plus loin, il montre l’école maternelle qu’il a fait construire, les vestiaires du stade de foot et tous les autres projets.

Il fait un peu plus chaud. Les ombres se tracent sous les arbres. Deux jeunes filles traînent sur la place de l’église. Elles se prennent en photo. Elles disent que « ce n’est pas facile d’être amoureuse d’un garçon du village parce que tout se sait ». Sinon, elles disent aussi que « ce n’est pas facile de s’intégrer quand on vient pas d’ici ». Les habitants d’Aureille n’aiment pas ceux qui viennent d’ailleurs juste pour profiter d’un peu de calme, d’une belle chaleur et des aires vertes.

photo 3Un habitant se défend : « On a la tranquillité, alors les gens de la ville veulent faire d’ici leur résidence secondaire : on veut rester un village familial, pas une village de 4000 ou 5000 habitants ». D’ailleurs, c’est une des priorités de maire de « protéger la culture du village et l’esprit du village ». Il continue sur sa lancée, plus pessimiste : « Nous sommes déjà très menacés, comme tous les villages de France, par l’urbain, les inter-communalités et les métropoles ». Ils ont peur d’être englouti, un beau jour, et disparaître au profit des plus grandes villes alentours. « Pourquoi est ce que les grandes villes devraient décider pour nous ? »

Quelques chasseurs continuent à montrer le village qui s’étend jusqu’aux ruines d’un château du Moyen-âge, en haut. Le maire ouvre la marche. Ils s’arrêtent au bar, le temps d’un Pastis. D’une partie de cartes. D’un autre Pastis. De quelques blagues, salaces ou cruelles, parfois en provençal. Un habitué raconte : « Avant, c’était un bar de droite et à côté c’était un bar de gauche. Les gens ne se mélangeaient pas ». Pour lui, un « rouge depuis toujours », Aureille a l’esprit à gauche. Le maire ne veut pas déterminer sa couleur même si « sa famille est de gauche » aussi.

photo 4Il poursuit, en tant que chasseur, cette fois : « Je suis écolo. J’aime la nature ». Un camarade de tirs réplique : « D’ailleurs, pourquoi les écolos sont classés à gauche ? Il peut y avoir des écolos de droite ». Le maire reprend la parole, tranchant : « Pour moi, les Verts sont les ayatollahs de l’imbécillité ». Encore un autre : « Les anti-chasse ne veulent jamais débattre avec nous. Je peux comprendre qu’on n’aime pas la chasse, mais discutons ». Le maire, de son coffre de voiture, sort son fusil, la crosse en bois, léger. Il dit que c’est « pour tuer la bécasse et les lapins ».

Ils préviennent, en chœur, que ce n’est pas du « gâchis » parce qu’ils les mangent, les bêtes, après les avoir visées et abattues d’un coup. « On n’a pas de couleur politique : il ne faut pas mélanger la chasse et la politique ». D’ailleurs, de la politique « politicienne », le maire dit qu’il est à l’opposé de cela. Que, lui, sa politique est locale, indispensable pour ses habitants et leurs problèmes de tous les jours. Aux prochaines élections, il se représentera, avec ses neufs colistiers, à sa propre succession. Il sera élu, c’est sûr. Le soleil n’est pas prêt de se coucher. Comme tous les jours, des hommes font claquer des boules de pétanque sur un terrain vague. Et demain, comme aujourd’hui. Jusqu’à ce que le village s’éteigne.

Mehdi Meklat et Badroudine Said Abdallah

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