Razzye Hammadi ne sera pas le prochain maire d’Orly. La ville du Val-de-Marne, 20 000 habitants, s’est refusée hier à ce jeune homme de 29 ans, fait pour la politique comme un joyau brut destiné à la taille. Il est 22h35 lorsque le candidat socialiste, costume de velours côtelé marron et écharpe verte, pénètre dans le café « Jardin d’Orly », où l’attendent ses partisans déjà au courant de la défaite. Une déroute en regard des espoirs qu’il avait fondés. Il arrive 4e avec 13% des voix, très loin derrière Gaston Viens (36%), dont le nom n’annonce pas la retraite. Viens, maire sortant de 84 ans, se présentait pour la 7e fois. Le précèdent encore, la communiste Odette Terrade (20%) et François Philippon (18%), sans étiquette.

Le candidat battu ne desserre pas les dents, enchaîne les accolades, se faufile au fond du café. Puis se retourne, il va parler. « Chers amis ! » Et là, l’émotion, splendide ! Des yeux gorgés de larmes, mais un verbe sec et chaud, délié, assassin, où monte un désir de vengeance. L’humiliation exige réparation. « On a fait une campagne digne, on a essayé d’interpeller avec intelligence les gens, dit-il comme s’il était la raison face à l’obscurantisme. Force est de constater que certains ont préféré la continuité. » Il poursuit : « Il n’y a pas de fatalité à ce que le chômage soit plus fort ici, à ce que les cas psychiatriques y soient plus nombreux qu’ailleurs, à ce que le taux de maladies mortelles y soit plus élevé que dans tout autre ville. » Orly n’a pas voulu de ce brillant docteur qui se pressait à son chevet. Il en convient d’une formule : « On ne fait pas l’éducation politique d’une population en cinq mois peut-être. »

En cinq mois de campagne, l’ex-président du Mouvement des jeunes socialistes avait cru tout bien faire. Il pensait avoir convaincu les habitants de Paul Eluard, de Marcel Cachin, de Robert Desnos, de la MJC, du Centre culturel, barres et quartiers d’immeubles coupés du « vieil Orly », qu’il était leur avenir. Devant lui, ils ont dit « oui », dans l’urne, ils ont dit « oui » à ses adversaires. « Tous des faux-culs », « les promesses d’apparts du maire ont été les plus fortes », lâchent par dépit des partisans du candidat socialiste.

« S’il avait été blond aux yeux bleus, il aurait été élu sans problème », s’énerve un adolescent d’origine maghrébine. « C’est un Arabe, les Orlysiens ne sont pas prêts à voter pour quelqu’un issu de l’immigration », tranche un de ses camarades. « Non, non, il ne faut surtout pas réduire la défaite de Razzye à du racisme anti-Arabes », prévient un membre de l’équipe de campagne. D’autres raisons ? Les « gens » n’aiment pas les parachutés, Hammadi en est un ; ils apprécient les candidats ayant de l’expérience, c’était son premier bain dans le suffrage universel ; ils veulent des candidats tout miel, il est l’astringence, le coup de fouet, l’énergie. Ça faisait peut-être beaucoup.

Ryad Hammadi, cinq fois champion de France de scratch, connu sous le nom de DJ R-Ash à Radio FG, est triste de voir son grand frère si triste. Six ans les séparent. Il y a une dizaine d’années, ils vivaient encore à Toulon, la ville administrée par le Front national de 1995 à 2001. « C’est de là qu’est né l’engagement politique de Razzye, raconte Ryad. Il avait 18 ans, j’en avais 12, je le voyais rentrer le soir à la maison avec plein de dossiers. Ma mère a toujours été prévenante avec moi et avec Razzye. Si elle avait été vraiment contre nos choix, lui la politique, moi la musique, on n’en serait pas là. » Faouzia Hammadi, la maman, est justement présente, avec ses fils, et ce soir, à côté de celui qui vient de prendre une dérouillée monumentale. « Il s’en remettra, dit-elle, je ne me fais pas de souci pour lui. »

Antoine Menusier

Antoine Menusier

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