Le président du Mouvement Démocrate et le directeur de la rédaction de Libération ont confronté leurs points de vue sur l’audiovisuel public,  les sondages, Twitter, l’indépendance de la presse. Si  l’échange est resté cordial, certaines passes d’armes ont été plutôt musclées. Nicolas Demorand a dégainé le premier en  accusant Bayrou d’être de « mauvaise foi ». Le candidat à la présidentiel  a répliqué en comparant Libération à un « Figaro de gauche ». Une manière habile pour François Bayrou de souligner le manque de pluralisme d’un « système médiatique » dominé par la pensée unique.

La mauvaise foi des hommes politiques et l’hypocrisie des journalistes…

Nicolas Demorand :  « A l’époque où j’étais intervieweur à la télé et à la radio, la perspective d’un face à face avec François Bayrou était toujours alléchante. Parce que c’est quelqu’un qui à des chose à dire, parce qu’il a des propos forts et des propositions iconoclastes…Mais aussi parce qu’il peut être de très mauvaise foi ! François Bayrou a cette particularité d’être coriace, de pouvoir renvoyer la balle de manière extrêmement brutale. »

François Bayrou : « Pourquoi Nicolas Demorand m’accuse d’être de mauvaise foi ? Tout simplement, parce que j’ai osé mettre les journalistes en cause. A l’époque j’étais le seul à m’opposer à la nomination des présidents de Radio-France et France Télévision par le Président de la République. Et je lui ai dit, c’est vous les journalistes qui devraient vous opposer à ce que le pouvoir s’arroge le droit de nommer les responsables de l’audiovisuel public. Je me sentais un peu seul sur ce combat et  je pense  que les journalistes auraient du  prendre leur part de ce combat citoyen. Les journalistes ne sont pas des asservis. Ils ne doivent pas hésiter à prendre des risques pour défendre les principes qu’ils affichent à l’extérieur.  »

Les sondages, une arme psychologique ?

François Bayrou : « En 2007 à la même époque, j’étais crédité de seulement 6% des intentions de vote à l’élection présidentielle. J’ai terminé à 18%. ça ne prouve pas que les sondages se trompent à tous les coups, mais ça prouve qu’on peut les faire mentir. Les sondages sont des instruments imparfaits et constituent une arme politique dans la guerre psychologique d’une campagne électorale. »

Nicolas Demorand : «Une campagne électorale ce n’est pas non plus un concours de bisousnours. Dans une guerre, mieux vaut avoir des armes…Et si les sondages sont des armes, vous vous en servez aussi lorsque vous en avez les moyens ! »

François Bayrou : « Mais est-ce que ce sont des armes vraiment efficaces ? Je ne crois pas.  De même, Je ne crois aux grandes entreprises de communication qui  détachent des multitudes d’experts à temps plein pour façonner l’image des hommes politiques. Comme on a pu le voir dans des circonstances récentes, la vérité finit toujours par éclater. »

Twitter, ennemi du théâtre classique …

Nicolas Demorand : « Je suit notre propre débat en direct sur Twitter. Un spectateur écrit que ça ressemble à une scène de théâtre. »

François Bayrou : « Justement, vous savez quelles sont les trois règle du théâtre classique ? »

Nicolas Demorand : « Unité de temps, unité de lieu, unité d’action… »

François Bayrou : « C’est ça ! Pour l’unité de temps et de lieu, c’est bon, on n’a pas bougé. Mais pour l’unité d’action, il faut que vous soyez dans le débat avec moi, et pas sur Twitter ! Ca c’est la maladie que vous avez  attrapé à la radio et à la télé en ayant une oreillette ! »

La tyrannie de l’AFP et de la petite phrase

Nicolas Demorand : « Je voulais vous interroger sur la tyrannie de la dépêche et votre rapport à la petite phrase. Il faut savoir qu’en matière politique, l’AFP est l’arbitre des élégances. Lorsque le service politique de l’AFP estime qu’une information a été donnée, ça fait une dépêche. Une dépêche qui est ensuite reprise en boucle sur les chaînes d’informations en continu. Bref, s’il n’y a pas de dépêche, il n’y a pas de fait politique. Les professionnels de la politique le savent bien et sont obligés de faire avec…  »

François Bayrou : «  Il y a effectivement des hommes politiques qui arrivent dans une émission en ayant en tête la phrase qu’ils vont dire pour faire la une des médias. Ce n’est pas mon cas. Mais c’était par exemple le cas de Valéry Giscard d’Estaing que j’ai bien connu dans ma jeunesse. Il arrivait toujours avec une fiche sur laquelle il avait huit ou dix phrases. Et au fur et à mesure de l’interview, il les rayait de son papier. Mais contrairement à moi, Giscard avait un don pour synthétiser son expression. Mitterrand disait : Giscard ouvre la bouche, il en sort un œuf, parfait et lisse (…) Personnellement, lorsque j’estime que j’ai donné une information importante, je me permets d’appeler l’AFP. C’est ce que j’ai fait dans l’affaire Tapie dont personne ne parlait ».

Libération, le journal officiel des primaires

François Bayrou : « Les grand journaux  sont tous affiliés à la droite ou à la gauche, le Figaro comme Libération… »

Nicolas Demorand : « Libération n’est pas un Figaro de gauche ! »

François Bayrou : « Peut-être que vous ne lisez pas avec les mêmes lunettes que les nôtres. Ces dernières semaines, c’était le bulletin de la paroisse, le journal officiel des primaires.  Je pense que les gens aimeraient avoir accès à une information plus équilibrée. Regardez le nombre de lecteurs qui ont voté pour moi en 2011. Et vous aurez la surprise de découvrir qu’ils sont une minorité importante.  Figurez-vous que parmi  vos lecteurs il y a aussi des esprits libres. »

Nicolas Demorand : « C’est sympa pour les autres(…) Mais je maintiens, Libération n’est pas un Figaro de gauche. Certes, notre engagement est ancré à gauche, mais cela ne nous a pas empêché de consacrer des dizaines de unes, je dis bien des dizaines de unes, à l’affaire Strauss-Kahn. Alors qu’on voit bien qu’au Figaro, les affaires qui gênent ne sont pas traitées. D’ailleurs, Etienne Mougeotte a fait passer le message à sa rédaction : on n’ est pas là pour gratter sur les affaires qui emmerde le pouvoir ! Ce n’est pas le cas chez Libération. D’ailleurs la gauche ne parvient pas toujours à comprendre que ce journal ne lui appartient pas. Nous ne sommes pas inféodés au PS. »

Alexandre Devecchio

À suivre : le débat entre Jean-Luc Mélenchon et Nicolas Demorand.

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