J’ai un sac à dos et ce dimanche soir, je ne dormirai pas à Bondy. La dernière fois que je me suis retrouvé dans cette situation, c’était au Canada, quand j’ai crapahuté en tant que reporter pour Müvmedia et Télé Québec. Là, c’est la même chose, sauf que c’est Barbès que je m’en vais découvrir, tabernacle ! Il fait chaud, je suis en tee-shirt et je viens voir ce qu’il se passe à Little Algérie. Un p’tit goût de bled dans tout ça. Les rues sentent le pays. Il y a un quartier à Alger, ils font des petites brochettes, il y a les mêmes odeurs ici, à l’heure du repas. J’ai arrêté de fumer depuis deux mois, et à chaque pas, un Algérien veut me vendre un paquet de Marlboro au black. Franchement, si c’est la même came qu’au bled… Une taffe locale, ça agit sur vos poumons comme un champ de tabac cubain.

L’endroit où on se croit vraiment au bled, à Barbès, c’est au kiosque à journaux situé à la descente du métro. Il y a un Voici pour trois quotidiens algériens. Ça parle élection présidentielle à toutes les pages. El Moudjahid (le combattant), le quotidien du pouvoir, titre « Accueil impressionnant à l’artisan de la paix », avec une photo de Bouteflika à coté du chapeau de l’article, qui dit ceci : « Un ancrage fort de la démocratie ». Les autres essayent de faire contrepoids, en donnant un écho au boycottage organisé par les partis « historiques » d’opposition.

Que fait un Algérien fraîchement débarqué en France ? Ben il va loger dans un hôtel miteux. Je fais donc pareil. Enfin, l’hôtel n’est pas vraiment miteux. Heureusement, il y a le Bondy Blog ! Sinon, si on voulait vraiment faire dans l’immersion totale, je crècherais à deux, trois dans un 9 mètres carrés pour clandestins. L’auberge a une étoile, confort spartiate certes, mais confort quand même. Quand je donne ma carte d’identité, le gérant me demande : « Vous êtes kabyle, vous ? » Non je suis esquimaux, j’ai envie de dire. La quasi-totalité des bistrots et des hôtels du coin sont tenus par les montagnards du Djurdjura. Un café égale un village, un hôtel, une crête de montagne. Les Kabyles reproduisent à l’étranger les assemblées villageoises du pays.

Barbès, c’est la France sur le papier. N’empêche, Bouteflika y fait campagne, des affiches de lui sont collées un peu partout. Dans les boutiques et sur les murs ou à coté des réclames ventant un concert de zouk. Cette pub n’inspire pas beaucoup le chaland : « Dans les autres pays, une campagne présidentielle, ça dure un an minimum. En Algérie elle a commencé il y a trois semaines. Moi, j’aurais pu tout supporter en Algérie : la vie chère, un pouvoir méprisant, mais la corruption, je pouvais plus. Chez nous, un jugement, c’est chez le juge que ça s’achète ! » s’emporte un blédard devant l’hôtel où je loge.

Dans ma piaule, j’allume la télé. Je tombe directement sur la chaîne algérienne, la couverture de l’élection passe en boucle. Les sujets sont tous traités sous le même angle : regardez, les Algériens de l’étranger se rendent en masse aux urnes. « Les immigrés votent. C’est super pour eux, l’Algérie, l’été. Mais au bled, personne ne fera la queue sous le soleil », affirme un dénommé Krimo, rencontré dans une gargote, fier de son visa étudiant. L’abstention, c’est l’adversaire principal du vieux raïs.

En gros, pour Barbès, dire que Bouteflika sera élu, c’est comme dire que demain le soleil se lèvera. Peu iront voter, mais ils sont beaucoup à parler de la présidentielle avec leur famille dans les nombreux taxiphones qui relient Little Algérie au bled. En parlant de téléphone, il y a un mec dans la chambre à coté de la mienne qui organise son mariage au pays via son portable. Les murs sont fins comme du papier calque, on entend tout.

Avant de dormir, je vais faire un tour dans les rues. L’arabe et le kabyle sont parlés au même rang que le français. Surprise, le président algérien n’est pas forcément mal aimé par ceux qui ont fuit le pays qu’il dirige. Les Barbésiens associent ce président à l’embellie économique que connaît l’Algérie grâce à sa manne pétrolière. Boutef est le civil qui tient tête au généraux, disent certains. Il est moins une marionnette que les anciens présidents, disent d’autres. Nadir est vigile à la Fnac. Sa famille possède une grosse ferme en Kabylie : « Je vais voter pour Bouteflika, il nous a beaucoup aidés. » Il y a quelques semaines, l’Etat algérien a épongés les dettes des agriculteurs.

Dans les conversations, on sent l’espoir, la fierté retrouvée, l’honneur de la patrie. Pas parce que Bouteflika sera réélu, mais parce que l’équipe algérienne de football, après son match nul obtenu au Rwanda la semaine dernière et celui de l’Egypte face à la Zambie, a toutes les chances de se qualifier pour la coupe du monde de 2010. « Pour nous, mieux qu’un baril à 200 dollars », plaisante un chibani.

Idir Hocini

Idir Hocini

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