Le 26 septembre 2019, Christiane Taubira déclarait sur l’antenne de France Inter, à propos de la prochaine élection présidentielle : « S’il se dégage que c’est à moi qu’il reviendra de tenir le gouvernail, de prendre les rênes, de me bander les muscles […] et de tenir pour qu’on avance ensemble […] oui, je serai là ».

Ces mots, si propres à la personnalité de l’éloquente Christiane Taubira, n’ont pas échappé à ses nombreux soutiens qui depuis juin 2020 s’évertuent sur la toile et en dehors à démontrer la crédibilité de son profil en tant que potentielle présidente de la République dès 2022.

Un peu partout en France, des comités s’organisent pour porter la voix de Christiane Taubira.

Une soixantaine de comités départementaux

Pour transformer l’essai, ces derniers se sont d’abord constitués en collectif tout bonnement nommé Taubira pour 2022. Avec pas moins de 90 000 membres, leur groupe Facebook publie au quotidien des messages de soutien, articles et autres images d’archives qui mettent en avant l’ex-garde des Sceaux. Des comités départementaux (ndlr : on en compte une soixantaine dont une quinzaine d’actifs) fleurissent même aux quatre coins de la France depuis l’automne dernier, et leur appel citoyen en ligne vient de dépasser la barre des 46 000 signatures.

 Ce qui nous relie, c’est qu’on vote à chaque fois par dépit. Nous ne sommes jamais convaincus par les propositions d’une gauche qui n’a pas encore su s’affirmer.

Mais qui sont-ils ? « Des citoyens lambdas de tout horizon », répond Gilles, comédien dans la vie et membre actif à la fois du collectif et du comité local de Seine-Saint-Denis. « Ce qui est intéressant, c’est la pluralité des gens, leurs âges, leurs origines sociales. Il y a vraiment plein de profils différents. » Au tour de Guillaume, membre du comité Loire-Atlantique, de rebondir : « Moi-même je suis sommelier. On vient vraiment de plein d’horizons politiques différents. Il y a des extrêmes gauches, des socialistes, des centristes, des verts. Il y a dix ans, par exemple, j’ai voté Modem. Ce qui nous relie, c’est qu’on vote à chaque fois par dépit. Nous ne sommes jamais convaincus par les propositions d’une gauche qui n’a pas encore su s’affirmer. » 

C’est la seule qui a l’envergure, l’expérience et les qualités humaines pour rassembler tous les candidats de gauche et de l’écologie. 

Portés par leur amour de Christiane Taubira, ces citoyens se retrouvent ainsi spontanément sur les réseaux sociaux ou à l’occasion de diverses réunions de travail planifiées par les comités locaux. Attachés à un fonctionnement volontairement horizontal, ils participent en moyenne à des groupes de travail une fois toutes les deux semaines et organisent chaque mois une assemblée générale. C’est surtout sur les marchés et au cœur des grandes manifestations nationales qu’ils tentent de faire émerger une philosophie commune.

Lancés de manière spontanées, ces collectifs s’organisent, débattent autour des idées, stratégies, que pourraient défendre leur candidate.

« Notre boulot, c’est de se rendre visible et de rendre visible Christiane Taubira pour faire comprendre que c’est possible », précise Gilles. « Sur les marchés, très souvent, on rencontre des gens qui ne peuvent pas la voir, ceux qui regrettent la division de la gauche à la présidentielle de 2002, ceux qui sont contre le mariage pour tous, mais il s’agit d’une minorité. La plupart des gens que l’on rencontre ont une très belle image d’elle. Ils la trouvent intègre et humaniste. »

Hôtesse de l’air basée à Lyon, Sophie fait partie du Comité Rhône. Elle confirme la tendance : « On se reconnaît tous en ses valeurs profondes bien loin d’être superficielles. Nul doute que si elle est amenée à candidater que son programme reposera sur ces valeurs humanistes qui transcendent les partis et les affinités. Elle respecte chaque opinion sans prendre les gens de haut et est capable d’ouvrir un dialogue de manière bienveillante, même avec des personnes avec qui elle est en désaccord. » 

Climat, culture et éducation

Pour convaincre le plus grand nombre que c’est le bon choix, ces citoyens s’appuient notamment sur les textes marquants que Christiane Taubira a réussi à faire voter à l’Assemblée nationale. De la loi du 21 mai 2001 pour la reconnaissance de la traite et de l’esclavage en tant que crime contre l’humanité à la loi du 17 mai 2013 pour le mariage pour tous… « Nous avons été nombreux à être déçus d’Hollande, et nous sommes de plus en plus nombreux à être dégoûtés de la Macronie. On voit bien que les inégalités s’accroissent, que les discriminations de toute nature persistent. Il y a urgence dans plein de domaines, à commencer par le climat, la culture et l’éducation »,  affirment-ils de concert. 

« Avec ce qu’on vit depuis deux ans, entre les gilets jaunes et la crise sanitaire, on se pose beaucoup de questions », poursuit Guillaume. « Le pouvoir en place passe des choses en force, on le voit avec le pass sanitaire. Je n’appelle pas cela de la démocratie. Avec elle, les minorités seront enfin représentées dignement. Il y a encore beaucoup de boulot dans notre société pour accepter nos différences. Par ses lois, elle a démontré à tout le monde que ce sont nos différences qui incarnent notre société. » 

Ce qui nous pèse, c’est la manière dont les partis sont fermés et concentrés sur eux-mêmes. C’est pour ça qu’on atteint des taux record d’abstention.

Du côté de Lyon, le comité local multiplie lui aussi les petites actions de terrain. Tracts en main, ils glanent de nombreux témoignages. « Nous sommes très surpris des réactions fortes qu’elle peut engendrer, elle représente un vrai espoir pour tous les abstentionnistes qui nous disent qu’ils voteraient pour la première fois si c’est elle qui y va. Il s’agit de cette niche de personnes désabusées qui attendent une vraie personnalité à gauche. C’est ce qu’on ressent beaucoup quand on fait des actions de tractage dans les quartiers très populaires », affirme Sophie.

À l’occasion des manifestations nationales, les militants sortent pour crédibiliser la possibilité d’une candidature en 2022.

Très actif de Pantin à Montreuil, Gilles va plus loin : « Ce qui nous pèse, c’est la manière dont les partis sont fermés et concentrés sur eux-mêmes. C’est pour ça qu’on atteint des taux record d’abstention tels que 90% dans certaines communes de Seine-Saint-Denis par exemple. On n’a pas l’impression que les politiques réagissent. Ils constatent les chiffres et c’est tout, comme si ça les arrangeait que les jeunes et les classes populaires ne votent plus. » 

Les conditions du rassemblement ne sont pas réunies et je ne serais pas la candidate de l’émiettement. 

Au vu des actualités récentes, leur argumentaire semble tenir debout. L’auteure de « L’Esclavage racontée à ma fille » (Ed. Philippe Rey, 2015) serait-elle donc la candidate idéale ? Selon le dernier baromètre politique Odoxa, la gauche est en crise, mais, unie, elle disposerait d’un fort potentiel. De son côté, Christiane Taubira, qui se dit « profondément touchée » par toutes ces initiatives en faveur de sa candidature, ne semble pas vraiment pressée de s’engager officiellement dans l’aventure, laissant planer le doute sur ses intentions réelles.

Injoignable depuis des mois et du genre discrète depuis sa démission du gouvernement Valls en 2016, elle a fait une apparition remarquée le week-end du 10 juillet à l’occasion du Festival de journalisme à Couthures-sur-Garonne. Et à en croire le Collectif Taubira pour 2022, elle ne ferme pas totalement la porte… « Je n’ai pas peur d’y aller et si j’y vais c’est pour gagner, mais les conditions du rassemblement ne sont pas réunies et je ne serais pas la candidate de l’émiettement, voilà ce qu’elle nous a dit », confirment trois membres du collectif qui ont pu s’entretenir sur place avec elle pendant près d’1h30.

Une partie du collectif lors de la marche des fiertés du mois de juin dernier.

Concernant leur mobilisation active, elle se serait montrée très à l’écoute tout en partageant son inquiétude vis-à-vis de la situation climatique. « Qu’elle y aille ou non, elle nous a vraiment encouragé à poursuivre notre engagement », confie Gilles. « Elle a dit que la France avait besoin de jeunes qui s’engagent, qui réfléchissent et qui deviennent acteurs pour notre futur. » 

Depuis qu’on s’est lancé, on connaît l’incertitude de notre projet.

Alors que leur candidate rêvée a fait un court arrêt par le Festival d’Avignon avant de reprendre l’avion pour Cayenne, ces derniers sont repartis plein d’espoir du Sud-Ouest de la France. Bien conscients que la situation était loin d’être gagnée. « Depuis qu’on s’est lancé, on connaît l’incertitude de notre projet », avoue Gilles. «Aujourd’hui, elle n’est dans aucun parti, n’a plus de mandat politique, elle vit à Cayenne, elle lit, prend du recul, et elle a bien raison. Notre but reste le même : rendre possible sa candidature et continuer à faire grandir le collectif. L’association ‘2022 ou jamais’ a invité le collectif ainsi que les partis à prendre part aux travaux sur le socle commun de la gauche et de l’écologie. Dans un second temps, ils devront choisir un champion ou une championne qui aura comme point de départ ce socle commun. » 

Quand Naillet, Hamon et Pulvar entrent dans la danse

Pour Guillaume, rien ne sert de courir, bien au contraire : « Comme le dit un proverbe italien, vite et bien ne vont pas ensemble. Il faut prendre le temps. Notre boulot est toujours de convaincre un maximum de gens. Et pour les impatients qui veulent un programme, seule la personnalité de Christiane Taubira suffit pour comprendre déjà les grandes lignes de son programme. » Un défi citoyen que Sophie n’entend pas lâcher en si bon chemin. « Quelque soit le candidat, il nous faut une vraie union de la gauche et de l’écologie », estime-t-elle. « On ne peut pas avoir cinq candidats à gauche, ça ne marchera pas.»

Christiane Taubira reçoit d’ores et déjà de nombreux appels du pied de ses confrères et consœurs. Outre le député de la Réunion Philippe Naillet, l’ex-ministre Benoît Hamon s’est fendu de cette déclaration lors du récent Festival des idées à La-Charité-sur-Loire dans la Nièvre : « Je me réjouis de la mobilisation de la jeunesse. La primaire populaire, on peut se dire oulala. Mais heureusement que c’est sur la table. Moi je prends n’importe quel candidat unique pour 2022, et si c’est une femme qui vient de Cayenne, aussi. » Le 24 mai, au micro de France Inter, ce même Benoît Hamon avait lâché un « ça aurait de la gueule » avant d’ajouter qu’elle « incarne une synthèse intelligente éclatante ».

Alors que Christiane Taubira avait soutenu la candidature d’Audrey Pulvar lors des dernières élections régionales d’Ile-de-France, l’ancienne journaliste, qui serait en froid avec Anne Hidalgo, lui a rendu la pareille en affirmant, d’après le média Politico, « qu’elle a la capacité de convaincre les abstentionnistes de gauche, cet électorat populaire qui nous manque. »

Cet élan populaire et civil, que les partis semblent encore bien incapables à créer, la Guyanaise l’observe en tout cas attentivement. Césaire dans le sang, elle attend l’automne pour dire si oui ou non elle se bandera les muscles pour tenir ce fameux gouvernail.

Florian Dacheux

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