La campagne des élections européennes a commencé. Difficile d’y croire : l’Europe, comme toujours, captive peu les Français. Pour une majorité d’entre eux, elle reste un truc machin chouette éloigné de leurs préoccupations quotidiennes, sphère de la technocratie et bouc-émissaire de leurs tracas. La faute à qui ? La faute à Bruxelles ! Michel Barnier était mercredi l’invité d’un débat organisé par le site Toute l’Europe et le journal gratuit 20Minutes, premier d’une série intitulée 6@27. La tête de liste UMP en l’Île-de-France a tenté pendant plus d’une heure et demie de souligner l’enjeu de ce prochain scrutin.

L’actuel ministre de l’agriculture et de la pêche est venu seul, sans Rachida Dati, numéro 2, qu’il nommera durant tout le débat par son prénom, cherchant à donner l’image d’un duo complice. « Rachida » est donc absente et peut-être ne tenait-elle pas à être de la partie, mais beaucoup dans la salle auraient sûrement souhaité l’interroger sur son engagement pour l’Europe.

En écoutant le ministre, je me rends compte de la chance que j’ai eue de bénéficier de cours sur l’Union européenne, sur les institutions bruxelloises, sur les grands principes communautaires. Je me mets à la place de celui ou celle qui ne maîtrise pas un vocabulaire souvent technique. Pour Michel Barnier, l’élection de juin est fondamentale: « Dans 60% des cas, on ne vote plus les lois tout seul chez soi mais avec les 26 autres pays de l’Union et en particulier au parlement européen », explique-t-il.

Au Café rouge, rue de Picardie, dans le 11e arrondissement, où se tient la rencontre, il règne une ambiance lumière tamisée pour clientèle bobo en quête de tranquillité. Nous sommes à l’étage. Il n’y a pas foule : en majorité, des cols blancs, europhiles convaincus qui échangent en petit comité sur les grands thèmes de l’Europe. Je vais dans mon coin attendre l’arrivée du ministre, qui se fait désirer : 45 minutes de retard.

Le voilà enfin. Frais, allure décontractée, bien habillé, bien coiffé. Première question, celle d’un homme qui s’était présenté à la candidature UMP pour les élections européennes et dont le nom n’a pas été retenu. « Vous avez pu au moins vous présenter, lui répond Michel Barnier un peu sèchement. On ne peut pas malheureusement prendre tout le monde, la liste ne compte que quelques noms. »

Michel Barnier dit aimer la polémique. Je lève la main, prête à dégainer ma question. Une charmante jeune fille me tend gentiment le micro, me suppliant de faire court. « Bonsoir, Nassira El Moaddem du Bondy Blog… » Léger silence, je regarde le visage interrogatif du ministre. Je me présente à nouveau. « Bondy Glob… », dit-il. « Non, Bondy Blog. » La salle rigole.

« Je me suis rendue sur votre site Internet pour en savoir plus sur votre programme, votre campagne, lui dis-je. J’ai vu que Madame Dati se rendait en banlieue, à Dugny, à Ermont pour cette campagne. Et vous, vous avez rencontré des jeunes à l’Assemblée aationale, des entrepreneurs à la Chambre de commerce et de l’industrie de Paris, et vous vous trouvez aujourd’hui dans un café parisien, somme toute des endroits assez confortables. Vous avez parlé de la difficulté de mobiliser les gens, notamment sur les thématiques européennes. Mais comment les intéresser si vous n’allez pas discuter avec tous les habitants d’Ile de France ? Quand irez-vous sur le terrain pour parler avec les gens de banlieue et d’ailleurs ? »

Applaudissement dans la salle. Michel Barnier semble un peu sur la défensive. « Vous savez, répond-il, j’ai l’intention d’aller dans les quartiers où je serai invité et peut-être même dans les quartiers où je ne serai pas invité durant cette campagne. Quand j’étais à la Commission européenne, et que je m’occupais des transports, je me suis rendu à Montfermeil, notamment pour le programme Urban. C’est d’ailleurs un des axes de mon programme de campagne pour ces européennes : développer les transports collectifs et financer ces projets par l’Europe. Une campagne, ça ne se fait pas sans aller voir les gens et moi j’aime bien aller voir les gens et discuter. J’irai discuter. Ne vous inquiétez pas, j’irai. » On sent que le thème des transports tient au cœur de la tête de liste UMP. Un bon thème pour rassembler, surtout en Ile-de-France où le sujet fait mouche.

La Turquie, maintenant, sujet sensible. Michel Barnier affirme son désaccord quant à l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne. Mais lorsqu’il était le ministre des affaires étrangères de Jacques Chirac, de 2004 à 2005, il disait être pour. « Les avantages pour nous et pour la Turquie l’emportent sur les difficultés que nous pourrions rencontrer », avait-il déclaré en septembre 2004. Aujourd’hui, Michel Barnier fait machine arrière parce que, dit-il, « la France, à cause de cette question là et d’autres, a voté non (au référendum du 29 mai 2005) ». Rappelons que ce référendum portait sur l’adoption du Traité constitutionnel européen et non sur l’adhésion de la Turquie, mais que des partis politiques avaient agité la question turque pour s’opposer à l’objet soumis au vote.

Soudain, une petite bande de jeunes, blousons en cuir noir et cheveux gominés, s’énerve : « Barnier fumier ! Barnier fumier ! » crient-ils. Certes, on s’endormait un peu dans ce débat, mais de là à être réveillé de la sorte. La petite bande prend à partie le ministre, «qui a trahi les intérêts de la France. La démocratie a dit non à l’Europe, Europe trahison, la France est une nation. » Ces trublions déclinent enfin leur identité : « Action française ». Une bonne affaire pour le ministre qui, gardant son sang-froid, a répondu : « Si on suivait votre ligne, on serait aujourd’hui des sous-traitants de la Chine et des Etats-Unis. » Applauses dans la salle. Michel Barnier ne pouvait rêvé meilleure sortie.

Nassira El Moaddem

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