Le 27 octobre reste une date que beaucoup ne peuvent pas oublier. A Clichy-sous-Bois surtout. Ce jour-là, il y a deux ans, deux garçons sont partis sans crier gare: Zyed et Bouna. Pour Muhittin, leur copain rescapé de l’accident au transformateur EDF, le souvenir restera indélébile. Cette goutte amère a fait déborder un vase rempli de tensions et de souffrances: ce furent les révoltes urbaines, d’abord autour de Paris, puis dans toute la France. Les problèmes se sont-ils dénoués ? La vie a-t-elle repris à Clichy-sous-Bois ? Le Bondy Blog est retourné chez le maire (PS), Claude Dilain*, figure avisée de la réalité d’une ville de France qui demeure une enclave.

Deux ans après l’ébullition, quel est votre regard rétrospectif sur les révoltes ?

J’estime qu’avec une police plus proche des habitants, nous aurions pu éviter la mort des garçons et l’embrasement de la France. Après l’incident de la bombe lacrymogène à la mosquée Bilal, la République française à son plus haut niveau devait se montrer solidaire des croyants agressés ce soir-là. Comme on le fait lorsqu’une synagogue est touchée. L’ancien ministre de l’intérieur, M. Sarkozy, aurait pu exprimer sa solidarité dans les différents médias. A ce jour, je reste le seul dépositaire de la République à dire cela.

Dans le documentaire « Quand la France s’embrase », diffusé sur France 2 la semaine dernière, vous parlez d’un choc des cultures, à propos d’un plateaux TV, en pleine période des émeutes, où vous figurez en compagnie notamment de Samir Mihi, membre d’AC Le Feu. Que vouliez-vous dire ?

J’avais l’impression que Samir Mihi et moi étions des Martiens face aux journalistes et aux autres intervenants. Nous parlions d’un vécu alors que les autres abordaient les événements en banlieues comme un problème théorique sans les placer dans la réalité. Les journalistes posaient des questions naïves, artificielles, décalées. Par exemple, ils semblaient découvrir la nature des rapports entre les jeunes et la police; ce qui étaient une évidence pour Samir et moi.

La ville de Clichy-sous-Bois a-t-elle bougé depuis ce temps ?

Les Clichois disent que rien n’a été fait. Ils se trompent. Ici, les frustrations accumulées de la population sont tellement fortes que les lenteurs administratives, typiques à la France, sont moins acceptées qu’ailleurs. Les Clichois ne peuvent plus supporter d’attendre encore quatre ou cinq ans, le temps imparti entre le début d’un chantier et l’inauguration. Par contre, ce qui n’a pas changé est le regard que la société française porte sur la banlieue ! Pire, certains politiques se servent des révoltes comme d’un épouvantail en affolant les électeurs. Nous l’avons constaté durant les élections présidentielles et législatives.

Alors, qu’est-ce qui a été fait ?

Le projet « ambition réussite » est mis en place dans les trois collèges de la ville, le lycée Alfred Nobel est conventionné avec Sciences-Po Paris, les activités périscolaires se développent. Le commissariat est en construction sur la pointe de la cité Les bois du temple. La future mosquée prend pied sur l’angle de la rue Romain-Rolland. Une chose certaine a été accomplie: l’immense mobilisation des jeunes en vue de s’inscrire sur les listes électorales. Depuis la semaine dernière, les horaires des bus se prolongent plus tard le soir.

Et pour le tramway qui doit désenclaver la ville, c’est oui ?

Pour l’instant ce n’est pas encore oui. C’est un scandale. Nous attendons que le Conseil régional prenne ses responsabilités.

Aujourd’hui, plus de 3000 co-propriétés dans la ville sont dégradées et en faillite. Comment comptez-vous améliorer la situation malgré le statut juridique de ces habitations ?

Ce point constitue notre priorité. Mais il faut d’abord solliciter les moyens juridiques pour avoir le droit d’intervenir auprès de ces logements privés qui sont, de fait, très dégradés. Et les marchands de sommeil sont nombreux. C’est long, c’est compliqué.

Fadela Amara, secrétaire d’Etat à la politique de la ville, peaufine son plan banlieues. Lors d’une interview accordée au Bondy Blog, elle a déclaré solennellement que « c’est le moment de cracher le morceau ». Qu’en dites-vous ?

J’ai craché le morceau depuis bien longtemps, dans le désert le plus total. Il suffit de revoir les avis du conseil national des villes, les déclarations de l’association des maires des villes de banlieue. Je ne l’aurais pas fait, je serais un piètre maire. Il faut faire attention à ne pas créer à nouveau des frustrations. Je crois que Mme Amara ne fera rien si elle n’est pas soutenue par la société française toute entière. Cela dit, je pense qu’elle se consacre à sa tâche avec sincérité.

Comment tenez-vous le cap dans une ville où règne l’enclavement, le chômage et les inégalités ?

J’habite et j’exerce mon métier de pédiatre dans cette ville. Je n’aime pas fuir les champs de batailles. J’ai de l’énergie, de la conviction et je tiens comme les autres Clichois.

Propos recueillis par Nadia Boudaoud

*Claude Dillain est l’auteur de : « Chronique d’une proche banlieue », éditions Stock, 2006

Nadia Boudaoud

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