Clément Viktorovitch, docteur en sciences politiques, maître de conférence en rhétorique à Sciences-po et formateur en négociation à l’ENA, l’ESSEC et l’Ecole de Guerre de Paris, analyse la rhétorique et le discours du Front National.

Avant tout, rappelez-nous les qualités d’un bon orateur politique ?

Il y a d’abord des qualités techniques, pour capter l’attention de l’auditoire et structurer sa ligne argumentative. Elles n’ont d’ailleurs pas beaucoup changé depuis Aristote et Cicéron. Le bon orateur doit par ailleurs être un fin psychologue, capable de cerner les attentes de ceux qui l’écoutent. Il y a, enfin, la question essentielle de l’authenticité. On n’est jamais aussi convaincant qu’en défendant des idées auxquelles on croit dur comme fer.

Comment analysez-vous les capacités oratoires de Marine Le Pen, Marion Marechal Le Pen et Florian Philippot ?

Elles sont très contrastées. Ils n’utilisent pas les mêmes armes. Marine Le Pen articule largement ses prises de parole autour d’une dimension émotionnelle. Sa grande force est de savoir mobiliser les passions. Ses discours sont très bien écrits, et révèlent un vrai sens de la formule. Elle est capable de condenser, en quelques mots, des idées qui plongent aux cœurs de ses auditeurs. Marine Le Pen a de surcroît développé une grande agilité dans la contradiction, ce qui la rend difficile à contrer en interview ou en débat.

Marion Marechal Le Pen a comme arme sa jeunesse et sa fraîcheur. Alors même qu’elle tient l’une des lignes les plus dures du Front National, elle parvient à la faire passer en jouant d’une image presque angélique. Elle n’a pas encore, il est vrai, la puissance de sa tante, mais c’est déjà une femme politique de haut vol. Dans son débat contre Christian Estrosi, par exemple, elle était plus percutante que lui.

Florian Phillippot c’est le Front National triste. C’est un énarque avec une parole technique articulée sur des chiffres et des concepts. Il n’est pas « glamour », mais c’est ce qui fait sa force. Il est le vernis technique du parti, ce qui fait de lui un atout crucial.

Leurs discours à tous les trois sont-ils différents ?

Oui, je dirais qu’il y a un continuum entre les trois. D’un côté nous avons Florian Phillippot qui aborde du bout des lèvres les questions de l’immigration et de l’islam. Il se contente de porter les propositions frontistes, sans activer outre mesure des images fortes ou le pathos. Son véritable champ de bataille, c’est l’Europe –il est d’ailleurs un souverainiste de longue date.  À l’autre extrême, nous avons Marion Maréchal Le Pen, qui tient une ligne très dure contre l’Islam. Elle est la seule à attaquer explicitement la religion musulmane en tant que telle – et pas seulement ses dérives dites « radicales » ou « fondamentalistes ». Elle s’inscrit en cela dans une ligne catholique très traditionaliste, qui se traduit d’autre part par ses positions sur le mariage homosexuel. Quant à Marine Le Pen, elle se situe d’une certaine manière entre ces deux pôles. Elle n’attaque jamais l’islam et les musulmans – du moins pas explicitement, en revanche elle a considérablement durci son discours sur l’immigration depuis la crise migratoire de cet été.

Qu’est-ce qui vous interpelle dans le discours du Front National ?

Je suis surtout frappé par la manière dont le Front National exploite le sentiment xénophobe. La grande trouvaille de Jean-Marie Le Pen, en son temps, avait été de parvenir à activer la peur de l’autre chez une partie des électeurs, sans s’appuyer pour autant sur le racisme biologique. Il avait, pour cela, exploité le spectre d’une immigration diabolisée. Les immigrés étaient ceux qui menaçaient la sécurité des français, qui leur volaient leurs emplois, et qui polluaient leur culture.

Le discours de Marine Le Pen pivote lui aussi sur ces sentiments alterophobes, mais elle y fait appel plus subtilement, en détournant une partie des valeurs fondatrices de la République. C’est ainsi que, chez elle, la défense de la laïcité est devenu le cheval de Troie de l’Islamophobie. Plusieurs enjeux reviennent chez elle de manière obsessionnelle : les femmes voilées prétendument contre leur gré, les prières de rue, les menus sans porc à la cantine… Elle ne critique jamais directement l’Islam ou les musulmans, mais elle n’en a pas besoin. Il lui suffit de pointer la direction, et de laisser ses auditeurs faire d’eux-mêmes le reste du chemin. En cela, elle est une artiste de l’implicite : elle en dit le moins possible, et laisse aux électeurs le soin d’interpréter ses propos.

Avez-vous un exemple précis ?

Depuis septembre dernier, Marine Le Pen déploie par exemple une métaphore de la maladie quand elle évoque l’Islam fondamentaliste. Elle parle de « dissémination » des migrants et des terroristes. Elle explique que le fondamentalisme a « pullulé » sur notre territoire. Elle a utilisé cette terrible formule : « éradiquer l’immigration bactérielle ». On voit bien à quel univers de sens elle fait appel ici : les migrants et les « islamistes radicaux » seraient un cancer métastasé au sein de la société. L’image est faite pour susciter la peur et le dégoût chez ses auditeurs. Mais vous voyez bien où mène cette construction métaphorique. Si l’Islam radical est un cancer, la religion musulmane ne serait-elle pas l’origine du mal ? Et ne devrait-elle pas, elle aussi, faire l’objet de notre plus grande méfiance ? Ces développements ne sont jamais explicités bien sûr. Mais Marine Le Pen n’en a pas besoin. Il lui suffit de tirer un bout de la pelote de laine, et de laisser les électeurs dérouler le fil. Dans sa bouche, rien de ce qui est dit n’est condamnable, tout est parfaitement républicain. Mais une partie de ses électeurs, eux, reçoivent bien le message.

Quelles sont les failles de la rhétorique de Marine Le Pen ? 

Il y en a de moins en moins, car le storytelling du Front National ne s’est jamais aussi bien inséré dans l’actualité qu’aujourd’hui. Après les attentats de Charlie Hebdo en Janvier, Mme Le Pen a beaucoup parlé du terrorisme islamiste et de la radicalisation de la France. Quand un second attentat survient moins d’un an après, perpétré par des terroristes qui se revendiquent eux aussi de l’islam, son interprétation semble validée. Et c’est encore plus compliqué de l’attaquer à partir du moment où des responsables appartenant à des partis de gouvernement tiennent un discours aussi dur que le sien sur l’immigration. On peut penser à Nicolas Sarkozy ou Nadine Morano bien sûr. L’équation est devenue véritablement insoluble quand le gouvernement lui-même, pour faire face aux attentats, a été amené à prendre des mesures que le FN revendiquait depuis longtemps. En ce sens, la déclaration de François Hollande au soir du 13 novembre fut dramatique. Pour annoncer le rétablissement de contrôle d’identité aux frontières, il utilise l’expression « fermeture des frontières », qui est l’un des marqueurs les plus forts du discours frontiste. Comment les attaquer aujourd’hui, quand ils peuvent se targuer à l’envie qu’ils avaient raison ?

Quels conseils donneriez-vous aux journalistes et politiques qui combattent le Front National ?

Il faut arrêter de lutter contre le Front National par l’invective, en les traitant de raciste, de fasciste et d’antirépublicains. Cela n’a jamais marché, ça ne marche pas et ça ne marchera jamais. En ce sens, le positionnement martial et viril de Manuel Valls est un désastre. Il a pour seul effet de donner aux responsables du Front National une nouvelle occasion de jouer les victimes. Il est plus que temps de descendre dans l’arène idéologique, et de lutter contre eux avec des arguments et des propositions. En cela, ce que Jean-Luc Mélenchon avait essayé de faire en 2012 allait dans la bonne direction, en dépit des insultes qu’il ne manquait pas d’adresser à Marine Le Pen. Certains journalistes aussi font ce travail, mais ils peuvent difficilement se permettre d’adopter une position très offensive. À mon sens, c’est aux responsables politiques qu’il revient de faire ce travail argumentatif. Ce qui m’inquiète, c’est qu’aucun d’entre ne semble prêt à fournir l’investissement intellectuel nécessaire.

Propos recueillis par Lloyd Chéry

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