Place Carnot. Le point de contact de plusieurs villes du 93 : Romainville, Les Lilas, Noisy-le-Sec, Montreuil. Je suis un peu perdue dans ce grand carrefour avec ces voitures qui vont dans tous les sens. J’avance au hasard. Me voici à Romainville. Une fumée blanche s’échappe d’une propriété protégée par un mur blanc. L’odeur de la merguez et du charbon de bois m’attire jusqu’à un grand portail vert. C’est ouvert. C’est la Ferme Carnot. De domaine municipal laissé à l’abandon, cette ancienne ferme s’est transformée en un squat artistique « intergénérationnel » dédié au « mixage des arts ».

Quatre à cinq mois de travaux ont été nécessaires pour redonner vie à ce lieu dont la fermeture a cependant été décidée par la mairie de Romainville. La Ferme Carnot a pour voisine la banque HSBC. Décidément, c’est la crise pour tout le monde. « Nous ne pouvons plus faire de projets à long terme car on est sous le coup d’une expulsion », m’informe Karima, étudiante en master de gestion de projet culturel et membre de l’une des quatre associations basées à la Ferme Carnot.

« On a un bilan très positif, se félicite la jeune femme. Nos actions touchent plusieurs villes. Ça crée un dynamisme de quartier car ici c’est la zone. » La Ferme semble répondre à une attente de la part de la population et des artistes qui pour certains, ont leur petit atelier à l’étage. « Les gens sont venus nous voir pour savoir ce qu’on allait faire cette année. Et c’est aussi pour eux que l’on se bat. » Jean-Louis, un des principaux responsables du lieu se montre quand à lui plus pessimiste : « Toute cette énergie, ce travail va partir comme un feu follet. On peut difficilement entrevoir une lueur d’espoir. »

La salle de spectacle et d’exposition est plongée dans l’obscurité. Il y fait étrangement froid. « On nous a coupé l’électricité durant l’été. Ce fut la grande surprise à notre retour de vacances, se souvient Karima. C’est pour ça que l’expo photo se fait dans le noir. » Les quelques visiteurs présents au moment même dans la salle vagabondent torches électriques en main. « Les gens ici sont bénévoles, donc on s’est organisé comme on pouvait pour sauver la Ferme », poursuit la jeune femme.

A l’extérieur, les passants attirés par l’animation s’arrêtent presque instinctivement à l’entrée de la petite cour. C’est un drame qui se joue au moment même pour Karima : « On s’y est investi personnellement. Nous avons un réseau important comme la radio Génération, la Fédération d’éducation populaire Léo Lagrange, ou des mairies comme Saint-Denis. Pas avec Romainville, toutefois. On a même reçu des courriers de soutien d’élus. »

Thierry Martina, artiste montreuillois, ne cache pas sa tristesse. « C’est ma vie de pouvoir montrer ce que je sais faire aux gens. Si on m’enlève ce lieu là, je meurs. Il ne faut pas laisser mourir la culture mais la cultiver. » Pour Morya, réalisateur et « voyageur de l’aventure humaine », comme il se définit lui-même, la Ferme Carnot est « le symbole qu’une population peut « s’auto-culturer ». Plutôt que de consommer de la culture, elle peut générer sa propre culture et la partager. C’est un lieu de liberté qui dérange. »

La population locale et les artistes remplissent peu à peu la cour. « Cet espace était vacant depuis des années. Nous sommes prêts à payer un bail. Pourquoi ne pas travailler avec la municipalité pour dynamiser la politique de quartier que nous essayons de mener ? Les associations sont plus réactives avec le local que les institutions, malheureusement », observe Karima. Serait-ce la raison pour laquelle Corinne Valls, maire de Romainville et 3e vice-présidente du Conseil général de Seine-Saint-Denis, veut en finir avec Ferme Carnot ? « On n’est pas là pour boycotter la maire, affirme la jeune femme. Ce qu’on fait sert aussi l’image de la ville. La maire a refusé de nous rencontrer. Elle n’a jamais cherché à nous connaître. »

Pourtant, en mars dernier, lors des élections municipales à Romainville, Corinne Valls, maire sortante et candidate du Parti socialiste, avait diffusé une feuille de campagne, Le Romainvillois quiz, dans laquelle elle tentait de réfuter les accusations faite à la ville sur le manque de place laissé à la culture : « Nous croyons au talent des artistes romainvillois qui investissent des lieux pour faire partager leurs passions (La Salaison, La Ferme Carnot, etc.) » La Ferme Carnot aurait donc été un argument de campagne bénéfique pour la future maire. Face à ce double discours, j’ai cherché à joindre à maintes reprises Corinne Valls pour obtenir sa version des faits. Après avoir écouté, ou plutôt subi, pendant des minutes la musique d’attente téléphonique « jazzy » de la mairie, je n’ai eu aucune réponse. Mme le maire a un emploi du temps très chargé en ce moment, paraît-il.

Selon Stéphane Weisselberg, ancien maire-adjoint chargé de la culture à Romainville, aujourd’hui conseiller municipal d’opposition (Comité citoyen romainvillois), « il n’y a aucun projet à court terme prévu à la Ferme Carnot. Tout à coup on découvre ce lieu parce qu’il a maintenant une visibilité ». La Ferme Carnot serait, dit-on, une place stratégique destinée à accueillir l’arrivée du tramway prévu pour 2012 à Romainville. « Il y a, dans cette ville, une tentative effrénée de préempter tout ce qui bouge en terme de lieu pour les revendre à des promoteurs immobiliers et construire du bâtiment », poursuit-il.

Les occupants de la Ferme Carnot sont convoqués aujourd’hui, 21 octobre, au commissariat de la ville des Lilas. Ils sont susceptibles d’être expulsés à tout moment.

Mathy Mendy

Mathy Mendy

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