Autoroute A1, le trafic est fluide en ce jour férié. Les tours de béton qui longent la chaussée se heurtent dans leur ascension vers le ciel à un brouillard épais. Après dix minutes de route, la sortie Saint-Denis Université apparaît au loin. Clignotant de droite actionné, coup furtif dans l’angle mort, on quitte l’A1 en douceur. Sur les bus 150 et 143 flottent des drapeaux bleu-blanc-rouge, seule marque visible, jusque-là, de la commémoration du 11 Novembre 1918.

Nous voici à Epinay-sur-Seine. Les trompettes militaires résonnent dans le centre-ville. On nous a vanté une commémoration « inratable ». En jetant un coup d’œil du côté des VIP, on comprend mieux pourquoi : Hamlaoui Mekachera, ministre délégué aux anciens combattants sous le second mandat de Jacques Chirac et Simone Weil (ci-dessous), femme politique que l’on ne présente plus, ont répondu à l’invitation. Sont là aussi les acteurs de la journée que nous avions accompagnés à Verdun : le capitaine Abdoulhoussen, les élus d’Epinay-sur-Seine et l’association IMS (Intégration musulmane spinassienne), qui a donné des vapeurs à certains commentateurs du Bondy Blog…

Le déroulement de cette commémoration est comme à l’accoutumé, très protocolaire : l’orchestre entonne ses classiques entre chaque discours, le dépôt de gerbe au nom des différentes autorités, le défilé des porteurs de drapeau d’un âge plus qu’avancé et qui restaient debout, immobiles, dans le froid… La nouveauté, cette année, réside dans la mise en avant des soldats « indigènes », ceux des anciennes colonies. « Les soldats que l’on dit indigènes, gagnent enfin une reconnaissance », déclare en ouverture de cette matinée le conseiller municipal d’Epinay-sur-Seine aux anciens combattants, Norbert Lyson.

Un enfant lit un discours sur l’horreur de la guerre « qui a laissé des traces psycholoziques et indélébilées… ». Cette séquence enfantine redonne le sourire aux gens et réchauffe les esprits. Le grand moment d’émotion est atteint avec la remise de la médaille d’honneur de la ville à Hamlaoui Mekachera par des enfants emmenés par l’association IMS. L’ancien membre du gouvernement, visiblement très touché, prononce une courte allocution improvisée. « Il y a des souvenirs qui ne peuvent pas vous laisser indifférents… » A ces mots, les paupières de Simone Veil se ferment. On devine quels souvenirs hantent sa mémoire…

Justement, pour remettre à jour la mémoire de certains, après la commémoration, un « verre de l’amitié » est partagé à l’Hôtel de ville autour d’une exposition sur l’histoire des soldats coloniaux depuis l’époque napoléonienne. On apprend ainsi qu’ils étaient systématiquement envoyés au casse-pipe dans des missions « traquenard », qu’ils étaient présents à la guerre de Crimée, à la bataille de Magenta et même au Mexique !

La mémoire retrouvée hier, c’est bien celle d’une France qu’on avait oubliée. La France dans toute sa pluralité rendait hommage aux hommes morts au « champ d’honneur ». Là-bas une djellaba, ici des kipas et des voiles, par là des kofias (chéchia typique des Comoriens). En ces temps graves où l’on parle d’identité et de nation, il semble que la ville d’Epinay ait dépassé le stade des questions superficielles qui ne font qu’accentuer les antagonismes primaires, pour mettre en exergue ce qui nous rassemble. Sans le vouloir, Epinay fait un beau pied de nez aux conteurs de tristes aventures et autres oiseaux de mauvais augure qui hantent certains ministères…

Extrait du poème écrit par les enfants de l’IMS :

« Nous, leurs arrières-petits-enfants devons penser à eux
David, Jean, Mamadou et Abdelkader 
Nous traçaient déjà la voie d’un pays heureux
Une France que nous aimerons et dont nous serons fiers. »

Aladine Zaiane

Aladine Zaiane

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