C’est un peu avant 10 heures que je l’apprends, je suis avec un certain Philippe, il me dit comme ça, à l’entrée d’un bâtiment, Christiane Taubira a démissionné. Étrange, à ce moment, il y a une petite musique qui s’amorce en mon esprit sorte de rengaine égrenée tout au long du film, Nous nous sommes tant aimés d’Ettore Scola… je ne sais pourquoi, cette démission, prend des airs de mort pour moi ; disparition de la seule incarnation sociale du pouvoir actuel, peut-être… évanouissement des atours sociaux de ce gouvernement de « gauche »… et je reviens à Ettore Scola, à sa mort, une gauche qui s’est éteinte ; encore cette foutue musique…
Et toute la journée, plus j’y pensais à cette démission, plus je sentais comme un déchirement. Nous nous sommes tant aimés ; c’est idiot. Et ce n’est que ce matin, froid gris de Bondy, au café le Murat où j’écris ces lignes, une roulée au bec, je comprends enfin la cause de ma douleur, désormais (au sein du pouvoir) rien ne viendra contrecarrer la rhétorique autoritaire, plus d’explication, plus de verve ni de verbe, recherché, plus cette voix, ni la voie sociologique que représentait le discours de Taubira, à lui seul, dans ce gouvernement de socialisme de parti…
Le sociologisme
Revenons quelques mois en arrière. On est en avril, l’invité de la matinale de France Inter, c’est Philippe Val, tout nimbé de gravité, il glose sur son dernier livre, gravité qui pour Montesquieu est le bonheur des imbéciles, fustigeant ce qu’il nomme l’excuse sociologique qui déresponsabilise les personnes avec pour point d’orgue de son raisonnement, ce syllogisme effarant « Accuser le système, la mécanique intellectuelle qui consiste à dire c’est la faute au système, ensuite c’est la faute à la société, ensuite c’est la faute à un bouc émissaire, forcément, ensuite la faute aux riches ensuite d’avatar en avatar ça en arrive toujours à c’est la faute aux juifs ».
Mais tout ça, on le sait bien, fait partie d’une mécanique parfaitement huilée qui fonctionne à plein régime depuis des années maintenant, on la connaît cette ritournelle, nous sommes tous responsables, de nos actes, pas de déterminisme social… cela permet de replacer chacun, chacune dans son cadre, propre. Le chômeur l’est parce qu’il n’a pas su se bouger, trouver un travail. On est pauvre parce qu’au fond, on l’a bien voulu… Puis le 25 novembre dernier, voici Manuel Valls qui emboîte le pas à son quasi-homonyme, devant l’Assemblée nationale « … aucune excuse, ne doit être cherchée, aucune excuse sociale, sociologique, idéologique et culturelle ne doit être trouvée, car dans notre pays, rien ne justifie qu’on prenne des armes et qu’on s’en prenne à ses propres compatriotes… ». La vidéo est ici, Christiane Taubira y apparaît à la fin, le visage fermé.
Une proclamation de Valls à laquelle plusieurs sociologues ont répondu et qui fait étrangement écho aux propos tenus par l’ex garde des Sceaux, quelques mois plus tôt, au sujet de tous ces gens qui s’embarquent pour la Syrie « nous avons évidemment une grande perplexité sur la façon dont des jeunes qui ont toute la vie devant eux puissent se mettre à donner la mort et la désirer eux-mêmes, mais nous devons comprendre ça ». Notez la formulation, « nous avons une grande perplexité », pas de formules-chocs, ni de phrases toutes faites. Nous sommes loin de ce bon sang de « bon sens » que fustigeait Roland Barthes dans ses Mythologies.
Le « bon sens », chez Barthes, c’est en gros cette logique qui voudrait que l’on essaye d’exorciser toute menace par une autre, d’où la proposition Vallsienne de la déchéance de nationalité. Le bon sens, c’est la rhétorique du talion, l’œil pour œil, dent pour dent, un attentat à Paris ? On bombarde la Syrie. Simple. Enfantin, ça permet à ces « bons senseurs » de refermer le monde sur lui-même d’en « éluder les valeurs qualitatives » comme dirait Roland. On est à l’exact opposé du discours de l’ancienne garde des Sceaux. Christiane Taubira par ses discours, ses raisonnements, représenterait plutôt la dialectique, il faut rappeler que dialectique vient deux de mots grecs  « converser » et « trier, distinguer ».
Conforme à cette étymologie, Christiane Taubira a toujours eu cette volonté de trier, distinguer les causes, en interrogeant « les ressorts profonds qui font que des jeunes soient aussi réceptifs à ce discours de destruction ». Et lorsque la journaliste la fait réagir, toujours rapport à ces jeunes qui s’embarquent en Syrie, comment ferait-elle pour les en empêcher, elle répond « je prends le temps de lui parler ». Voilà, c’est toute la rigueur de la dialectique qui se fait jour, avec Taubira, le dialogue, contradictoire, elle poursuit « ce n’est pas par slogan qu’on lui dit d’une phrase tu ne pars pas ! ». Dialogue, thèse, antithèse, toute l’essence de la dialectique est contenue dans l’ex-ministre…
« Excuser, c’est un beau programme de gauche »
C’est que Christiane Taubira prône une vision de l’explication sociologique, elle dit « il faut assécher le terreau de recrutement des djihadistes ». Taubira, c’est la gauche de l’excuse. La culture de l’excuse, oui. Pourquoi, cette mine, pourquoi cette peur du mot excuse ; pourquoi toujours se laisser embarquer dans le discours droitier, ne jamais tenir sa gauche, tandis qu’un Yves Thréard, insondable mine à stéréotypes et à bon sens, lui, son bon sens il s’en revendique, il en est même fier de ses saillies (dans l’édito du Figaro, le 3 novembre 2015 : « A la culture de l’excuse inoculée par la gauche, doit se substituer le principe de la tolérance zéro »)… Oui « expliquer, c’est un peu excuser », on ne peut reprocher à Valls la cohérence de cette phrase. Lui, la fustige, moi, je la revendique l’explication qui excuse. Et de citer Geoffroy Lagasnerie : « Excuser, c’est un beau programme de gauche » qui, pourquoi pas, sera porté par Christiane Taubira lors de la prochaine primaire à gauche… on peut toujours rêver.
Et quand, je vois, j’entends ce peuple de gauche, s’écrier, « non, non, on ne veut pas excuser, mais expliquer », il y a encore cette musique de Nous nous sommes tant aimés qui pointe le bout de ses notes, dans ma tête, il y a cette phrase surtout d’un des personnages du film ; « nous voulions changer le monde, mais c’est le monde qui nous a changé ». Et c’est ce qui pourrait bien nous arriver, si l’on se laisse, toujours ainsi embarquer sur le terrain droitier, à défendre le minimum. Ne pas revendiquer franchement, clairement, ses positions, oui, expliquer c’est un peu excuser, c’est que l’on révèle « les ressorts », je reprends le mot de Taubira, « ressort », le ressort absorbe de l’énergie, une tension, qu’il libère ensuite.
Le premier mouvement engendre le second et si l’on comprend la violence du second pourquoi ne pas l’excuser. Attention excuser n’est en rien justifier ou cautionner, excuser cela n’implique pas l’absence de punition, mais questionnerait d’une part les mis en causes et le mode de sanctions… Des idées, imposer des idées résolument de gauche. Il n’y pas si longtemps, on parlait d’une droite décomplexée, qui domine aujourd’hui le champ politique, c’est peut-être au tour de la gauche de faire de même avec ce qui définit le mieux la gauche, l’ouverture, ouvrir ce monde de bon sens refermé sur lui-même. Renouer avec les idéaux originaux, à l’image d’un Geoffroy Lagasnerie, d’un Edouard Louis…
Ahmed Slama

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