Colère des magistrats, avocats et greffiers hostiles à la réforme de la carte judiciaire : les jours pluvieux se succèdent et voient les esprits s’échauffer. Samedi 24 novembre, l’ambiance était toute autre à la chancellerie. Rachida Dati recevait des étudiants en droit, pas forcément de droite. Le ministère de la justice faisait la promotion de sa campagne d’information, « La Justice en clair ». Cette initiative est restée dans l’ombre. Faible médiatisation, pour ne pas dire inexistante. Pourtant, à première vue, la campagne semble aguichante : ouvrir des classes préparatoires au sein des quatre écoles nationales des métiers de la justice (magistrature, pénitentiaire, greffes, protection judiciaire de la jeunesse) et ce, en direction des étudiants « d’origine modeste et originaires de toute la France », selon les propres mots la ministre.

Aujourd’hui encore, pas moins de 90% des magistrats sont des enfants issus de professions libérales. Après la place de la diversité en politique et dans les médias, la question vient frapper à la porte du pouvoir judiciaire. La justice, clé de voûte des valeurs d’équité et d’égalité, se doit de répondre la première aux déséquilibres en termes de représentation de personnes « d’origine modeste et originaires de toute la France ».

Originaire de Montereau-Fault-Yonne dans le 77, Fouad Leban, en troisième année de droit privé à l’université Panthéon-Assas sait que cette opération séduction « peut susciter des vocations pour des étudiants qui ont encore des incertitudes concernant leur avenir professionnel ». Pourtant, les études de droit sont réputées pour être l’une des filières dont les débouchés sont aussi variés qu’intéressants. Ces incertitudes ont à voir avec la crainte de travailler chez Mac Do avec un Bac+5, comme les grands frères et sœurs.

Fouad ne considère pas l’initiative de Rachida Dati comme de la discrimination positive, il « n’aime pas trop cette expression car elle suppose qu’on mette de côté les compétences des individus ». Non loin de là, habillée comme une femme d’affaires, Rebecca, 21 ans, en dernière année de droit public à Paris 5, explique qu’en ce qui concerne sa spécialisation, « les débouchés professionnels ne sont pas très intéressants. Le mieux est de tenter le concours d’entrée à de grandes écoles, comme l’Ecole nationale de la magistrature ou Sciences-Po, mais pour des étudiants provenant comme moi de classes modestes, c’est financièrement tout sauf facile». Cause perdue? « Pas si Rachida Dati nous donne la possibilité d’intégrer les grandes écoles financées par l’Etat », répond Rebecca.

Mais où sont donc les étudiants des facs de banlieue, ceux auxquels l’opération est avant tout dirigée ? Ils sont bien là, mais ironie du sort, ils ne sont pas étudiants mais déjà diplômés, en recherche d’emploi ou ayant trimé pour en trouver un. C’est le cas de Linda Rouabah, 29 ans. Ayant préparé son année à l’Ecole du barreau à l’Institut d’études judiciaires à Villetaneuse, elle reconnaît que « même si aujourd’hui j’ai intégré un cabinet à Paris, je ne vous cache pas que ça a été très compliqué. Par exemple à l’Ecole du barreau, je me suis heurtée à des difficultés pour trouver des stages, du fait de mon nom et de mon adresse ». Quand on est originaire d’une cité d’Asnières-Gennevilliers c’est quasiment une prédisposition… négative. Tous ses collègues de promotion n’ont pas eu la même chance que Linda. Certains n’ont toujours pas trouvé de collaboration, à tel point qu’ils envisagent de s’installer à leur compte, avec tous les risques que cela implique.

Très sollicité et entouré d’étudiants qui en veulent, Jean-François Thony n’est pas là par hasard ce samedi-là : il a été choisi, en septembre dernier par Rachida Dati elle-même comme directeur de l’ENM, ou du moins, officiellement, sur proposition de la garde des sceaux. Selon lui, « le cas de Madame Dati montre que c’est possible, l’Ecole de la magistrature est ouverte à tous. Pour certains, ça demande plus de travail et de motivations, nous allons les aider : chacun des étudiants qui intègrera la classe préparatoire aura un tuteur magistrat » et un tas d’autres aides (financières, scolaires). De quoi assurer une représentation plus importante des enfants d’ouvriers et d’employés dans les hautes fonctions de la justice.

Cela passe-t-il nécessairement par la discrimination positive ? Toutes les personnalités présentes répondent par la négative, elles préfèrent utiliser l’expression correcte d’égalité des chances, car le concours à l’entrée des différentes écoles sera le même pour tous, « pas de concours au rabais » contrairement à Sciences Po, selon leurs mots.

Hanane Kaddour

Hanane Kaddour

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