Ce mardi matin, New York baigne dans le soleil. Températures agréables. Vent léger. Ciel bleu. Météo idéale pour le dénouement de l’affaire DSK. Les journalistes qui ont planté leur tente et leurs caméras devant le Palais de justice n’auront pas à se soucier du ciel aujourd’hui. Heureusement, car la journée sera longue. A 11h30 heure locale, Dominique Strauss-Kahn doit arriver au tribunal, et en ressortir libre. S’ensuivront des heures et des heures de directs, d’interviews et de commentaires : l’affaire qui a tenu la France et une partie du monde en haleine va s’effondrer, avec la vérité en grande perdante.

Chaque comparution de Dominique Strauss-Kahn s’est déroulée dans une ambiance de cirque médiatique et l’épilogue de mardi n’allait de toute évidence pas échapper à la règle. Dès 9 heures du matin, les journalistes et quelques supporters de Nafissatou Diallo, l’accusatrice, formaient une longue file d’attente devant les portes du tribunal dans l’espoir d’entrer dans la salle d’audience 1351, où le verdict serait rendu. Les camions télé étaient garés sur un parking en face du tribunal et les photographes parqués de part et d’autre de l’entrée principale prêts à faire feu avec leurs gros objectifs.

Confinés, derrière d’autres barrières encore plus loin, des manifestants pro-Diallo brandissant des panneaux disant « Arrêtons la violence maintenant » ou « Justice n’a pas été faite » donnaient de la voix. A leur côté, des touristes français venus assister à la fin de la « saga » observaient le spectacle en se prenant en photo. « C’est comme dans une fiction », s’exclame Thierry Dardé, un touriste de la région parisienne accompagné de sa femme Agnès et de leurs enfants.

Alors que les foules à l’extérieur, touristes et journalistes, spéculaient sur les intentions de DSK à son retour en France, devant la salle 1351 du tribunal, David « le videur » entre en scène. En tant que porte-parole du tribunal, cet ancien photographe de faits divers est celui qui décide quels journalistes (parmi les deux cents présents) entrent dans la salle d’audience de 130 places. Un pouvoir énorme. Aujourd’hui, il est particulièrement chaud. Il passe en revue d’un pas pressé la ligne qui s’est formée devant la salle. Les journalistes l’interpellent en disant le nom de leur média. « Je vais voir ce que je peux faire », répète-t-il pour entretenir l’espoir.

Son sens de la repartie impressionne : à une journaliste qui lui dit qu’elle est Française dans l’espoir que cela facilitera son accès à la salle, il répond : « On l’est tous un peu aujourd’hui. » Les journalistes accrédités entrent en premiers. Suivent certains journalistes français. Les autres sont condamnés à l’attente. Soudain, une journaliste craque : son média ne serait pas représenté dans la salle alors que « David » affirme le contraire. « Vous ne rentrerez pas », lui dit une policière en uniforme. Elle commence à crier, la voix étouffée par les sanglots. David revient vers elle et la laisse entrer dans la salle.

Dehors, la tension monte aussi. DSK vient d’arriver. Les supporteurs de Nafissatou Diallo ont sorti les tambours. Les journalistes télé commencent leur direct. « Il est dans le bâtiment », entend-on dire au 13e étage. Le show peut commencer. Devant le tribunal, des caméras se massent le long d’une fine bande de terre à côté de l’entrée principale. C’est là que les avocats de DSK, Nafissatou Diallo et le procureur de Manhattan prendront la parole après l’audience. Des dizaines de micros s’y entassent sur un pupitre de fortune. L’édifice menace de s’effondrer à chaque fois qu’un micro est ajouté, comme les briques d’un jeu d’empilement. Heureusement, l’œuvre d’art tiendra le coup.

L’audience est courte. Les journalistes à l’extérieur l’ont suivi via twitter, de même que les manifestants. Sitôt les charges abandonnées au treizième étage, un grognement sourd s’échappe de l’enclos où sont rassemblés les soutiens de la femme de chambre. Un d’eux, une femme, s’est hissé sur la barrière pour mieux crier sa colère. Elle termine sa tirade en disant : « That felt good. »

Sans surprise, DSK bénéficie d’un non-lieu. Il retourne dans sa luxueuse maison de ville à TriBeCa dans le sud de Manhattan. Au tribunal, les réactions s’enchaînent. Un responsable d’une association d’anciens policiers noirs. Le tonitruant Kenneth Thompson, l’avocat de Nafissatou Diallo. Puis les deux avocats de DSK, le barbu à lunettes William Taylor et Benjamin Brafman. Ce dernier est trop petit. Un photographe lui tend un marchepied. Il sourit : il est désormais plus grand que son collègue.

Puis, l’impensable se produit : un séisme, un vrai. La terre tremble pendant quelques secondes seulement, à une faible intensité certes, mais assez pour entraîner l’évacuation de nombreux bâtiments dont le Palais de justice. Sauvé par le gong, le procureur de Manhattan Cyrus Vance Jr. est interrompu en pleine conférence de presse avant de pouvoir répondre aux questions des journalistes. « Je suis habitué aux tremblements de terre, j’ai habité à Seattle », dit-il en se dirigeant vers la sortie. DSK, lui, ne pourra pas récupérer son passeport à cause de l’incident.

Au même moment, l’avocat du Français, William Taylor, attend dans le hall d’entrée d’un centre de conférences, non loin du tribunal. Il doit lui aussi donner une conférence de presse, mais face aux forces de la nature, il se résigne, incrédule. « Ça sera ici mais plus tard », dit-il en partant, visiblement déconcerté par la drôle de tournure des événements.

Plus tard ? On verra. La NYPD, la police de New York, vient de décréter l’évacuation du bloc. Une employée du centre dit qu’un bâtiment va s’effondrer et qu’il faut partir. Tous les yeux se tournent vers une gigantesque tour d’argent située non loin de là. Certaines personnes dans la rue commencent à courir. Un gardien commente avec élégance : « Ce séisme, c’est DSK qui se fait une autre femme de chambre. » Drôle d’épilogue.

Certains verront sans doute un signe du ciel dans la conjonction du classement de l’affaire DSK et de ce séisme. Le Français repartira donc de New York sans que la lumière n’ait été faite sur ce qu’il s’est passé le 14 mai dernier dans la suite 2806 de l’hôtel Sofitel, au terme d’une des affaires judiciaires les plus médiatisées de ce début de siècle. Au-delà du destin individuel des protagonistes, peut-être y a-t-il du bon à tirer de cette affaire : elle aura fait prendre conscience aux Américains des dangers de leurs pratiques policières et judiciaires : la violence du perp-walk (l’exhibition du prévenu face aux caméras), les entorses à la présomption d’innocence… Elle a mis le doigt sur le silence de la classe médiatique française autour des pratiques sexuelles de leurs hommes politiques et permis de relancer le débat sur les relations homme-femme dans la société française aujourd’hui.

Mercredi matin, le tabloïd The New York Post, qui a appelé DSK « le Perv » en mai, lui a dit « au revoir » à sa manière dans un éditorial: « Remontez dans ce jet d’Air France et salissez les linges de maison chez vous, Mister Big Shot. Nous n’aimons pas les gens de votre espèce. »

Alexis Buisson (New York)

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