Un après-midi de glande, devant la télé, avec les Zinzins de l’espace, les Ratz, Woody Woodpecker… et puis les régionales et la grande gagnante, l’abstention. Alors, comment faire un reportage sur l’abstention quand on est à Montreuil, avachi dans le canapé ? Qui vais-je bien pouvoir interviewer ? Les Roms d’en face ? Les Maliens d’à côté ? Les squatteurs de l’autre côté ? Laisse tomber. Je saisis mon magnifique portable « Samsing » et fais défiler aussitôt mon répertoire pour voir qui je peux attraper pour cet article : Abdallah, Abdoulaye… Camil, Djouma… Djiby… Jessica Alba… Megan Fox… Faudrait d’ailleurs que je pense à prendre des news des deux dernières.

Bon finalement, je vais partir à l’aventure. On va faire ça avec des gens ne faisant pas partie de mon cercle proche. Je me lance alors sur les pas de Céline Dormagen et Jean-Yves Braconnier (« La Démocratie de l’abstention ») qui ont fait une étude à la Cité des Cosmonautes à Saint-Denis (si, si, cette cité existe vraiement) et le temps d’un article je me prends pour un chercheur du CNRS. Mon outil de recherche : Fesseback (pas de pub chez moi). Je me rappelle avoir lu un commentaire sur le statut d’un de mes « amis » au sujet des élections à Bobigny, d’un dénommé « Rachid l’Ancien ».

Celui-là, il a tout d’un grand. Je me décide à lui envoyer un message. Il me répond aussitôt. Le rendez-vous est pris le lendemain au grec sur l’esplanade de la cité Paul Eluard à Boboche. N’est-ce pas magnifique cette solidarité entre quartiers ? Ce qu’un journaliste de l’autre côté du périph’ aurait mis plusieurs jours à faire, moi, petit Maghrébin adepte de cartoons et habillé en survêt’ peau de pêche déclassé, je le fais en deux heures top chrono ! Comme diraient mes bougs du 9-1 : « C’est ça les bailles mec ! »

Le lendemain soir, nous voici donc à Paul Eluard, des géants en bétons à perte de vue au pied desquels zigzaguent tramways, voitures et bus. Sur l’esplanade, là-bas, un groupe discute du match de Bordeaux contre l’Olympiakos, des étudiants se pressent de rentrer chez eux, les mères de famille finissant leur journée de travail pénètrent dans l’antre d’un des géants de bétons ; alors qu’à quelques pas, d’autres font un smack à Mariejeanne pour se catapulter le temps d’une taffe à la hauteur des géants.

Je retrouve alors les trois personnes avec qui Rachid l’Ancien m’a mis en contact : Slimane, 32 ans, brancardier ; Abdel, 23 ans, formateur ; Youssef, 37 ans, enseignant en maintenance dans un lycée professionnel. Le temps de commander chacun ce qui nous fera peut-être crever dans 20 ans d’une maladie cardio-vasculaire et la discussion commence. Slimane et Youssef ont voté dimanche dernier contrairement à Abdel, qui a opté pour l’abstention mais a quand même suivi les résultats sur internet. « Je préfère, lance Abdel, regarder les résultats froidement sur le net car les journalistes parasitent les plateaux télés. Et tous ces experts qui essayent de se mettre dans la tête des gens pour expliquer leurs votes… »

Slimane, lui, a suivi toute la soirée des résultats et note qu’« en ce qui concerne les candidats de gauche, ils n’étaient pas triomphalistes malgré la victoire. La droite, elle, ne voulait pas reconnaître la défaite, elle se cachait derrière l’abstention. C’est un peu normal, on était qu’au premier tour, il reste encore le deuxième. La droite veut limiter les dégâts car ils se voient perdre au second tour. » Quant à Youssef, pour lui « c’est la même rhétorique et chacun essaye de taper sur l’autre, j’ai trouvé ça ridicule. C’est une défaite de la démocratie, ces élections ! Des instances comme les régions, proches des gens, qui brassent des milliards d’euros, et tout le monde s’en fiche ! C’est grave ! »

Arrivés à mi-parcours de leur grec, les trois amis se lancent dans des pronostics pour le second tour. Abdel, même s’il s’est abstenu au premier, garde un oeil sur le déroulement de l’entre-deux -ours, « même si l’ UMP a perdu, ils peuvent avoir un report de voix positif du FN. On peut avoir un second tour intéressant ». « Mais non, lui répond Slimane, il y a deux électorats fidèles, l’extrême droite et la droite classique. L’électorat qui n’a pas voté est surtout celui de gauche, celui de droite est discipliné. »

Voyant la flamme du débat s’allumer dans le regard de mes compères d’un soir et avec les deux types à l’entrée du grec, qui zyeutent sur mon portable, je décide de reprendre la main. Une gorgée de « TropPico » et c’est parti coco (non, ceci n’est pas un appel au vote communiste) ! « Mais comment expliquez-vous la forte abstention durant les régionales qui comportent pourtant des enjeux de proximité ? »

« C’est un problème de pédagogie, lance Slimane, les gens connaissent pas les pouvoirs et compétences de la région, ils savent pas que les formations qu’ils font ça vient de la région. Quand on vote aux municipales, c’est le maire, tu le vois, tu le connais, là, le président de région, tu le vois jamais ! En plus, franchement, ça n’a pas été assez couvert par les médias, il n’y a pas eu de débat de fond et si t’as pas été aux meetings ou à des rencontres avec les candidats, c’est mort. »

« Je pense, poursuit Abdel, que les partis politiques sont en train de faire payer à la démocratie leur logique de communication. Ils payent les dernières élections où ils ont multiplié l’affect. Ces abstentions sont le résultat de Royal en maillot de bain et de Sarko en Ray-Ban sur un yacht. » Et Abdel, revenant sur le pourquoi de son abstention, l’explique ainsi : « Par rapport à mes convictions j’aime pas les compromis. Il y a des choses qui me déplaisent et d’autres qui me plaisent dans les partis actuels, mais j’ai du mal à voter pour le moins pire. Pour moi, le parti qui est le plus en phase avec lui-même, si tu enlèves sa logique clientéliste et raciste qui consiste à faire peur à la petite vieille, c’est le FN. Concernant leurs approches sur la place de la nation dans le monde, la lutte contre la mondialisation, ça peut être un bon parti. »

Ce que regrettent surtout Slimane, Abdel et Youssef, c’est que l’on ait passé à la trappe nombre de sujets qui leur semblaient pourtant importants : le Grand Paris, dont on n’a plus de nouvelles, la fusion de la zone 1 et 2 pour le transport, une meilleure visibilité au niveau des propositions, sur l’emploi, l’éducation… Au final, n’ayant pas trouvé chaussure à leur pied, comme nombre d’habitants de Bobigny (qui a enregistré 70% d’abstention lors du premier tour), chacun refait le monde à sa manière.

Ce qui est sûr, c’est que les candidats durant ces élections n’ont rien révolutionné. Entre coups bas, propos déplacés aux sujets des origines, du casier judiciaire, j’en passe et des meilleures, les candidats ont la mémoire courte. Il y a trois ans à Villiers-le-Bel ont éclaté de nouvelles révoltes, avec leur lot de violences, d’incompréhensions et de fractures. Autour de moi, je constate de plus en plus de travaux, de chantiers en tous genres, mais toujours le même manque. Ce quelque chose qui fait tache, ce sentiment quotidien quand on marche dans nos quartiers que l’on n’est toujours pas égaux.

Aladine Zaiane

Paru le 19 mars 2010

Aladine Zaiane

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