Arrivée de nuit à Montréal, j’assiste à une scène peu commune. Dans la rue, des étudiants défilent pour combattre la décision du gouvernement d’augmenter les frais de scolarité de 75%. Dans le ciel, un hélicoptère survole le mouvement. Il s’agit de la septième soirée du genre dans cette jolie ville où tant de français ont choisi de s’établir.

Difficile dès lors de suivre les élections françaises à distance. À la radio, un présentateur de la station étudiante CISM affirme que ses amis français basés à Montréal « votent tous Hollande ». En effet, sur les 17470 votants du 22 avril 2012, le candidat du Parti Socialiste est ressorti en tête avec 33,24% devant Nicolas Sarkozy (26,31%) et François Bayrou (13,36%).

À l’hôtel, la télévision ne diffuse que des chaînes américaines et les journaux parlent très brièvement de l’actualité française. Vote blanc de Le Pen, débat Hollande-Sarkozy, chroniques toulousaines d’une correspondante pour le journal La Presse. Austérité de la France et de la Grèce mais aucun écho du débat du 2 mai pour The Gazette, le quotidien  anglophone de Montréal.

Je décide alors de regarder le face-à-face sur Internet avec Twitter en toile de fond. Au final, j’ai l’impression de suivre le débat avec plein d’amis à la maison. Tout le monde y va de son commentaire. Parmi le flux continu de tweets (500000 selon Rue89), citons quelques perles comme « David Pujadas et Laurence Ferrari, deux exemples concrets d’emplois fictifs« ; « Nous sommes dans un monde ouvert » dit le roi des « frontières » ou encore « Si on convertissait tous les tics de Sarkozy en énergie, il y aurait largement de quoi sortir du nucléaire…». Et lorsque Hollande démarre son « Moi si j’étais président », la tweetosphère s’enflamme.

Soudain, l’inespéré. Un Québécois demande s’il est le seul  à suivre le débat français. Ni une, ni deux, je l’interpelle pour connaître son opinion. « La France est bien souvent utilisée comme point de comparaison avec le Québec » m’explique Frédéric (aka Mr Ruche), 25 ans, gestionnaire en tourisme. « Je voulais connaître les politiques éventuelles de la France face à la « problématique » immigrante qui vous touche plus fortement que nous. Par rapport à la viande halal, au port du kirpan [NDLR : poignard porté par les Sikh orthodoxes], au port du voile si tu travailles au gouvernement (laïc ici aussi) », ajoute-t-il avant de conclure. « C’est une question délicate, Montréal étant une ville multiculturelle ».

Fort de ces propos, je m’élance à l’assaut de la ville aux côtés de Jessica, congolaise de 29 ans diplômée en Communication dont une partie de la famille vit en France. « Si j’avais pu voter, j’aurai voté blanc. Je ne suis pas du tout persuadée par Hollande mais pitié, pas de Sarkozy encore cinq ans ! ».

Son propos est repris par Louis, 47 ans, croisé sur un banc du Square Victoria. « J’espère que Sarkozy sautera ». Plutôt de gauche, ce massothérapeute reconnaît ne pas trop suivre l’actualité française du fait du mouvement étudiant québécois.

Non loin de lui, deux femmes d’une quarantaine d’années préfèrent ne pas répondre à mes questions. « On suit très peu l’actualité », « on ne se sent pas concernées », argumentent-elles.  Sur un autre banc, Halina, employée de banque de 57 ans, grignote à la sortie du travail. Les élections françaises ? « Je ne suis pas beaucoup, je crois qu’il y a eu des élections mais je ne sais même pas qui est passé ! J’imagine que les gens s’intéressent plus aux nouvelles que moi… » » s’excuse-t-elle en riant.

À l’Université anglophone Concordia, j’assiste à une projection du festival Vues d’Afrique. Plongée dans le programme, je mets un instant avant de réaliser que mes voisins de gauche parlent aussi des élections. « Que Sarkozy soit aussi haut dans les sondages après cinq ans de carnage, c’est une honte ! » s’exclame un jeune français en chemise à carreau. « C’est la dérive de son discours extrémiste qui m’inquiète. Il ne passera pas, c’est sûr, mais le prochain enjeu ce sont les législatives. J’ai peur que dans cinq ans, la droite et l’extrême droite s’allient».

Lors d’une autre séance au cinéma Excentris cette fois, deux algériens se saluent en parlant élections. « Tu as suivi le débat ? » demande un homme de soixante-dix ans à son ami. « Non, répond l’autre. Je déteste ce Sarkonnard ! » Voyant que je les écoute, il se penche vers moi et me lance un clin d’œil. « Il y a les politiciens et les politicards. De Gaulle était un politicien, Sarko est un politicard ». Je demande à son voisin pourquoi il suit l’actualité française. « Bien obligé, j’y ai vécu onze ans ». Et de regretter « La France a complètement perdu l’image qu’elle avait à l’extérieur. Aujourd’hui, l’Allemagne a plus la côte ».

Dans la salle, la lumière s’éteint, l’écran s’illumine et un court-métrage sur les événements d’octobre 1961 démarre. À mes côtés, le vieil homme renifle et efface ses larmes. Il y a des blessures qui ne cicatrisent pas. Même à l’étranger, cinquante ans après.

Claire Diao

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