La nouvelle fait grand bruit. Ce matin, le boulevard Magenta grouille de monde. On annonce une grève imminente des agents de la RATP pour 20 heures. Dans pareil cas, tout va bien jusqu’à la mi-journée, les choses s’emballent à partir de 17 heures. Les banlieusards de la zone 3, 4 et 5 plient bagage en premier, suivront ceux de la zone 1 et 2. Il restera les nantis de l’intra muros et ceux qui peuvent se payer le luxe d’un retour en taxi. Vers 22 heures, ce sera le calme plat dans les tunnels, Paris se donnera aux cyclistes et aux piétons. Les journées de grève sont un délice pour Maurice, le kiosquier du boulevard.

L’actualité s’emballe, les journaux se vendent bien, ses clients fidèles prennent le temps de parler, de raconter des histoires, des scènes de la vie d’une ville chamboulée par des revendications syndicales minimalistes, un sou de plus sur la fiche de paie ou trente secondes de moins sur le temps de travail hebdomadaire. Il y a longtemps que les syndicats ont abdiqué sur le besoin de révolution dans ce pays. Plus personne ne réclame de couper des têtes ou de maintenir une logique de justice sociale. Ceux qui représentent les salariés viennent des mêmes cercles que ceux qui veulent les voir bosser comme des forçats pour trois fois rien, du moment que ces derniers ont l’eau chaude et une télévision à écran plasma dans leur taudis.

D‘ailleurs depuis quelques années, comme dit Alfred le serveur du « p’tit ballon », le capital s’est débrouillé pour créer une autre catégorie de petites fourmis travailleuses et corvéables à souhait. On les appelle les sans-papiers pour ne pas alerter l’opinion sur le fait que derrière cette appellation, il y a de la chaire humaine réelle, dont la peau respire, vieillie et se plissent avec l’âge. Cette nouvelle catégorie sert de pression efficace pour niveler les salaires par le bas et pour permettre aux employeurs de jouer au chat et à la souris avec le fisc et toutes les caisses vides de la sécurité sociale.

Cette délocalisation sur place est une sorte de « tout en un », elle rend service à tout le monde, du grand patron d’une entreprise du CAC 40 pour ses variables d’ajustement, à la jeune cadre dynamique qui se cherche une nounou, en passant par le personnel des cuisines des restaurants parisiens et à toutes une série de petits artisans véreux qui profitent pour arracher quelques morceaux de viande fraiche du cadavre prêt à l’emploi. Il y en a pour chacun à condition de fermer les yeux sur cette souffrance qui loge dans les caves de la république et que l’on vient réveiller, de temps à autre, à coups de hache et de fanfaronnade policière, sous les crépitements des flaches de la grande presse.

Pour noyer le poisson, les autorités inventent des formules fourre-tout, histoire de se déculpabiliser et de gagner du temps devant une situation inextricable. L’économie a besoin de cette main d’œuvre, l’opinion a peur de l’invasion. Les politiques mouillent leur doigt et le lève au ciel pour voir dans quel sens souffle le vent des sondages. De leur côté, les sans-papiers vaquent à leur exploitation quotidienne, font leur vie, mettent des enfants au monde. Le temps passe, la vie fait son œuvre. L’administration digère les nouveaux dispositifs, forme ses agents pour l’accueil de ces nouveaux usagers, tente d’y voir clair dans les parcours des uns et des autres, exige des tonnes de justificatifs pour constituer les dossiers.

Le processus maintient l’espoir quelques années avant la sentence de l’invitation à quitter le territoire. Le mariage entre les verbes inviter et quitter étant la dernière trouvaille administrative pour atténuer la violence de la décision. On notera que l’évolution de la sémantique est le seul terrain sur lequel les politiques d’immigration françaises de ces vingt dernières années ont progressé. C’est aussi à de telles situations que l’on s’aperçoit que ce pays a tout faux avec ses veilles structures qui favorisent les idées simplistes portés par une élite qui s’entretuent joyeusement devant les caméras.

La droite républicaine emballe cette question dans un papier cadeau pour satisfaire le Medef, et par ailleurs, crie au scandale sur l’invasion supposée de ces hordes qui exhalent des odeurs insoutenables sur les valeurs républicaines. La gauche courbe le dos et se réfugient volontiers derrière les accords européens qu’elle a signé le matin à Bruxelles et qu’elle dénonce avec véhémence le soir même dès son retour à Paris.

Fort heureusement, tout ça, c’est la France de 2008. Pour l’année 2009, le gouvernement s’apprête à engager la plus grande régularisation des sans-papiers jamais réalisée en France. D’après les spécialistes de ces questions, plus de 185 000 personnes sont concernés. Il sera donc possible de voyager avec Air France sans avoir honte de ce qui se passe à l’arrière de l’avion. Le commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe n’aura plus besoin de rappeler au gouvernement, dans son rapport, que les centres de rétention administrative ne sont pas dignes d’une grande démocratie. Nicolas Sarkozy aurait pris cette décision pour donner une dimension supplémentaire à sa politique d’ouverture. Il ne reste plus que le choix de la date et du lieu pour faire cette annonce. On croise les doigts.


Liberte de circulation – Les p’tits papiers
envoyé par kyja80200

Nordine Nabili

 

Nordine Nabili

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