La mondialisation n’a pas seulement ouvert les frontières, elle les a refermées aussi. Cet horizon soudainement élargi aux confins de la planète par l’internet, le numérique et l’info continue provoque aussi le vertige effrayant des espaces infinis et la tentation croissante d’un repli sur les certitudes de l’identité.

Nationale, catégorielle, personnelle, la frontière redevient une valeur et offre aux individus le sentiment rassurant d’appartenance à un monde défini. Un nouveau clivage culturel vient imposer à nos enfants le scénario désespérant d’un monde trop petit ou trop grand, mais jamais à leur mesure.

Les détenteurs du capital social et culturel sont structurellement avantagés, quand les autres se retrouvent piégés du mauvais côté des clivages socioculturels

Etre parent, être enseignant, être éducateur, c’est donner l’envie et les moyens. L’envie d’être des acteurs d’une histoire, si modeste soit-elle, d’une trajectoire faite d’origines et d’objectifs.

Mais aujourd’hui, quelles perspectives s’offrent à nos enfants après leur bac ? La difficulté à s’orienter dans ce monde en mutation est générale – et renforcée par les approximations coupables du nouveau système Parcoursup qui nourrissent une compétition nationale déjà féroce, fondée sur la rareté des lieux d’excellence nationaux et leur difficulté d’accès.

Dans ce contexte, les détenteurs du capital social et culturel sont structurellement avantagés, quand les autres se retrouvent piégés du mauvais côté des clivages socioculturels, bloqués aux portes de l’excellence comme à l’entrée d’une soirée privée en discothèque.

L’excellence « à la française » a besoin qu’on lui secoue les certitudes.

Pourtant, à la comparer au reste du monde, l’excellence « à la française » semble se reposer plus sur la sélection aux portes que sur la qualité de l’ambiance à l’intérieur. Confite dans une vision figée des perspectives et des savoirs, et préservée par une reproduction sociale évidente malgré les dénis, l’excellence « à la française » a besoin qu’on lui secoue les certitudes.

D’abord en lui montrant que le mal est profond et déjà fort avancé. Partout en Europe, la jeunesse se fracture profondément en deux blocs de plus en plus étrangers l’un à l’autre : d’un côté celle qui a les moyens d’embrasser la promesse européenne d’un avenir excitant et d’horizons cosmopolites, et de l’autre, une frange non négligeable de jeunes assignés à résidence par les difficultés matérielles, culturelles et sociales, justement. D’ailleurs, cette jeunesse-là n’hésite pas elle à emboîter le pas cadencé des mouvements populistes voire des Jeunesses Identitaires, entre AfD allemand, Jobbik hongrois ou ONR polonais, et à leur apporter le soutien militant et électoral qui en explique en partie les succès récents.

Nous refusons cette alternative désespérante entre soumission aux déterminismes sociaux ou révolte fascisante

Nous refusons cette alternative désespérante entre soumission aux déterminismes sociaux ou révolte fascisante. Nous voulons que nos enfants puissent choisir leurs voies, qu’ils aient les moyens de répondre aux appels du village planétaire et du monde qui vient. Qu’ils soient des citoyens éclairés, qui perçoivent la fragilité (et la force) des équilibres continentaux et mondiaux dans leurs aspects économiques, écologiques et culturels. Qu’ils soient des citoyens pénétrés de l’importance de vivre dans un rapport réconcilié avec la planète et avec les autres, en coopération et non en concurrence.

C’est pourquoi l’avenir de nos enfants s’écrit en européen. Car le premier levier de la remise en cause des certitudes et des déterminismes français, c’est l’Europe. Nous portons ainsi l’idée d’un revenu  à destination des élèves issus des territoires perdus de la République, les moyens d’accéder à l’excellence.

De toute évidence, il faut commencer par l’expérimentation. Aussi, proposons-nous que ce dispositif soit d’abord appliqué aux 100 meilleurs bacheliers, à parité hommes-femmes, résidant en « quartier prioritaire » des politiques de la ville ou en grande ruralité, dans l’un des trois départements les plus pauvres de France : le Pas-de-Calais, la Seine-Saint-Denis, ou l’Aude.

Ce revenu doit permettre l’accès aux universités européennes, en particulier pour les familles en situation de pauvreté

A contrario des dispositifs déjà existants, ce revenu se conçoit comme la première étape vers un droit universel dont nous défendons l’inscription dans le bloc constitutionnel national, car il contribue à garantir la réalité sociale et juridique de l’égalité des chances, pilier de la République.

Ciment d’une citoyenneté plurielle ouverte sur le monde, il renforce le principe de liberté de circulation au sein des Etats membres et confère à la citoyenneté européenne une substance plus concrète que sa seule mention sur nos passeports nationaux. Levier de progrès en France, il pourrait donc à ce titre prétendre aussi être un levier de relance de l’esprit communautaire essentiel à la poursuite de la construction européenne.

Comme Erasmus, ce revenu doit permettre l’accès aux universités européennes, en particulier pour les familles en situation de pauvreté, mais aussi pour les classes moyennes menacées de décrochage social, et donc privées d’accès à l’offre européenne. Il s’agit de contribuer à familiariser toute la jeunesse française, sans discrimination, aux enjeux et aux défis de notre siècle. Chine, Russie, Afrique, relation transatlantique, pétrole, migrations, climat, mafias, terrorisme, conflits régionaux, etc. : comment appréhender les dimensions globales de l’avenir quand on est confiné dans son terroir à l’horizon bouché ?

Si nous voulons que nos enfants prennent la mesure de la mondialisation et soient capables de la maîtriser plutôt que de la subir, assurons-nous qu’ils soient armés pour cette confrontation. Premier pas vers la pertinence d’échelle des moyens d’action sur le monde, le Revenu Etudiant Européen concourra à faire demain les citoyens du monde.

Nos enfants méritent le meilleur de ce monde que nous devons leur donner les moyens de construire. Offrons-leur une voie vers l’excellence.

Rodrigo ARENAS, président de la FCPE de la Seine-Saint-Denis

Edouard GAUDOT, historien, auteur de L’Europe c’est Nous (2014)

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