On peut vite se lasser des déplacements ministériels. Mais pas quand, jeudi, à 11 heures du mat’, Fadela Amara donne rendez vous à Frédéric Mitterrand, à la Cité de l’immigration, Porte Dorée, à paris. Il y a des jours comme ça, où l’on sait qu’on ne va pas s’ennuyer, qu’il faudra être aux taquets, avoir deux yeux par-ci, une oreille par là et les trois autres là-bas (oui, heureusement qu’on est deux !). Parce que sinon, on ne pourra pas suivre le pas ! Le pas pressé et synchro du ministre et de la secrétaire d’Etat.

Avant, on savait qu’Amara ne rimait pas avec Albanel (« trop élitiste », nous avoue la première à l’ombre des peintures coloniales). Mais ce jeudi matin, lors de « ce rendez vous fondateur », la culture semble avoir pris une nouveau départ en direction des banlieues (« notre présence est le symbole de notre profonde entente », lance le ministre avant d’entamer un hymne à « la culture sociale »). Celui qui croit à ces bonnes paroles a bien le droit d’y croire : les petites phrases bisounours-tout-le-monde-s’adore-et-on-se-tient-la-main, ça donne vraiment envie d’y croire, ouais. Même une seconde !

Mais outre l’amour enfin révélé de l’Amara au Mitterrand (et surtout inversement), il y avait cette opération « Portes du temps » dédiée aux mômes de cités, prétexte à la rencontre entre Fad et Fred. Cinq ans déjà que la marmaille des zones urbaines prioritaires se trimballe dans les musées de France, participent à des ateliers (mode, théâtre, danse …). Le tout grâce, évidemment, aux budgets de la ville et de la culture, mais aussi grâce à « 10% de mécènes ». Et les nouveaux compagnons de voguer dans la Cité de l’immigration à la recherche de minots (non, non, ils n’ont pas décidé d’adopter, c’est juste qu’ils voulaient voir concrètement les ateliers).

Ils ne sont encore pas très hauts, ont le sourire encore ravageurs, la bouche qui bafouille un instant avant de sortir. Les caméras – il y avait des caméras – les impressionnent et on comprend. L’animatrice sourit, gênée de voir ses gamins pourtant fortiches avec elle, incapable de sortir une phrase verbe sujet complément sans bredouiller. Nos tourtereaux de ministres compatissent. C’est l’atelier « Initiation au théâtre ». Il est vaguement question d’Hicham, émigré du Maroc en France, qui aurait laissé une mallette d’objet. Elle est posée au milieu, ouverte. Aux « petits enquêteurs » de tisser, yeux fermés, la vie d’Hicham. Et Fadela de sourire lorsqu’il est question de « chicha » et de « musc pour plaire à sa femme »

Autre salle, autre lieu, autres minots pas survoltés et toujours impressionnés. Ici on parle avec de jolis mots, enfin on est censé « apprendre le sens des expressions ». Couci-couça, balance l’animatrice. Il faut dessiner, représenter, comme dans un jeu de société, les expressions par sa mine de crayon. Mitterrand s’y met, au milieu des enfants. « Je sais pas dessiner », avoue-t-il avant de se lancer. Et puis, œuvre achevée, on lui demande de signer. Il le fait et dit, avec le sourire, « j’ai signé F. Mitterrand, tu pourras toujours dire que c’est l’autre ». Le gamin, ébahi, n’a surement rien pigé. On savait qu’on ne s’ennuierait pas !

La directrice de la Cité, Patricia Sitruk, est au paradis, la voilà rejointe par le président de l’institution, Jacques Toubon (l’ancien ministre de la culture de Balladur, qu’est-ce qu’il en a pris à l’époque, le pauvre…). Fadela et Mitterrand ont mis la Cité dans leurs poches. Mais ne nous ont pas encore totalement séduits. La secrétaire d’Etat est toujours dans l’impossibilité totale de nous faire part de projets culturels pour les quartiers. Quant au ministre, il nous rétorque, détendu, que « la culture dans les quartiers n’est pas dur d’accès, tout le monde a la télé ». Et que « le cinéma ne vaut pas cher, puisque par rapport à un menu au Mc Do, c’est la même chose ! » Ça mérite développement, Monsieur le ministre.

Mehdi Meklat et Badroudine Said Abdallah

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