La neige, mercredi, a blanchi les toits. Il fait un froid givrant. Le vent souffle et fouette les visages, fige les doigts. « Vous connaissez la rue de l’Argentière ? » Les bagnoles déboulent comme des éclairs. Une voiture de police. On fait un signe. On est paumé. Elle ne s’arrête pas. Le bus 11 nous a déposés en terrain inconnu. C’est une zone industrielle. Les poids-lourds ronronnent. Les pots d’échappements fument. Il caille. « Vous connaissez la rue de l’Argentière ? » Un homme : « Euh (il crache), on est dans la zone de l’Argentière (il recrache). Mais la rue, je connais pas. »

Une cité à Garges-lès-Gonesse, dans le Val-d’Oise. Des gamins qui errent. Des policiers, clinquants. « Bonjour Monsieur, on vient pour le déplacement de Fadela Amara ! – Allez-y, c’est là-bas. » Dans un gymnase. Derrière une porte blanche façon sortie de secours. Une salle chauffée. Le bonheur retrouvé. Des applaudissements. Et Fadela Amara qui prend le micro. Pile à temps …

« Je remercie mes conseillers, mais je ne vais pas lire le discours », lance la secrétaire d’Etat à la ville. Sourires dans l’assemblée. « Je suis contente de revenir dans votre ville », dit-elle en s’adressant au maire UMP, Maurice Lefèvre. Et Fadela Amara d’embrayer tout doux sur son Plan Banlieue, fait « pour le bien être et le mieux vivre des quartiers ». Elle parle de « désenclavement ». Elle répète « mieux vivre ensemble ». On entend certes les leitmotiv, mais on entend aussi les chiffres qui crient famine. Les résultats qui se font attendre. « On commence à voir des résultats mais il nous reste beaucoup de choses à faire », admet-elle.

La salle est petite. Un ange en papier commence à se décoller du mur. Une banderole « Bonne Année » scintille. Un drapeau portugais a perdu ses belles couleurs avec le temps. Fadela Amara a fait le déplacement pour « la pose de la première pierre de 25 maisons individuelles en accession sociale à la propriété ». Autrement dit : le lancement d’un chantier de 25 baraques, équivalent F4 ou F5, pour ceux pour qui acheter une maison était un rêve lunaire. Irréalisable. Fadela est pour ceux-là une fée et sa baguette entre les doigts.

Elle porte un voile brodé sur la tête. Elle sourit. Une truelle à la main. Elle a investi dans une des 25 maisons proposées. « 168 000 euros », lâche-t-elle, comme rassurée. Un soudeur, 45 ans, les doigts rongés par le cambouis. Il engloutit un petit four. Une truelle à la main. « On n’aura plus de problème d’ascenseur, observe-t-il, comme rassuré. Je paye 620 euros dans mon HLM et je payerai 700 euros pour mon pavillon. » Oui, le sien. Celui de son fils aussi : « Je changerai de collège, mais bon… » Celui du père, du fils et de la mère. Heureuse. Le crédit durera « 20 ans ».

« C’est une prise de conscience », dit l’architecte devant la maquette, déplorant la construction des cités-dortoirs dans les années 60. Où l’on a entassé pour entasser, où l’on faisait dormir les immigrés. Mais pas que des immigrés. C’était pour les pauvres. « Maintenant, on crée des nouvelles villes. Avec plus de rues qui coupent les terrains vagues pour pouvoir construire plus de logements. » Le directeur de 3F Immobilier s’approche, nous serre la poigne : « 37 ans que je fais des logements », précise-t-il. Il habite un « 115 m2 à Paris intra-muros » et pourrait déménager pour les nouvelles maisonnettes qui seront livrées « début 2011 ». Il l’a dit !

Fadela Amara demande un Coca. Nous : « Jean-Michel Apathie (le chroniqueur sur RTL et Canal Plus) s’est demandé, hier (mardi) dans sa chronique au Grand Journal, si vous alliez démissionner ». Elle : « Parlons de Gonesse. » On lui raconte le paysage déprimant qu’on a traversé. Elle : « Après la désolation que vous avez vue, regardez ces nouveaux bâtiments. » « Donc, vous continuez en 2010, hein ? – Si Apathie veut démissionner… » Parlons de Gonesse.

Il a une barbe noire et le sourire aux lèvres. Elle a une petite voix, un voile marron. Ils ont quatre enfants qui « [s]’y voient déjà ». Une truelle à la main. « Grâce à nos revenus, on a eu la chance d’être choisis et puis c’est un projet qu’on avait mais c’était pas évident », dit le père, comme rassuré. Il était dans le tourbillon infernal de la cité où l’on « peut même pas recevoir d’invités ». Il avait « peur » pour ses enfants. Fadela Amara a fait des heureux. Vingt-cinq familles heureuses. Vingt-cinq seulement. Un premier pas qui doit en entraîner d’autres…

Mehdi Meklat et Badroudine Said Abdallah

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