En ce début février glacial, élus et experts ont bravé le froid pour venir au Sénat débattre du thème de la banlieue. Mais si à l’extérieure, la température est négative, à l’intérieur de la salle Monnerville, les échanges sont plutôt « chauds ».

C’est Gilles Kepel, auteur de l’enquête Banlieue de la République sur les communes de Clichy-sous-Bois et  Montfermeil ( épicentres des émeutes de 2005),  qui introduit le débat. Le sociologue regrette que la question des quartiers populaires soit délibérément occultée  de la campagne présidentielle. « A droite de l’échiquier politique, le thème de la banlieue n’est évoqué que sous l’angle sécuritaire et sur le mode de l’hystérisation tandis qu’à gauche,  on préfère ne pas en parler, de peur que cela ne  fasse le jeu du Front National ».

Appuyant là où ça fait mal, Kepel met le parti socialiste face à ses responsabilités, «Dès l’été 1981, à peine deux mois après le triomphe électoral de François Mitterrand, la banlieue lyonnaise explosait. Les années Mitterrand ont aussi été celles des ravages du chômage et de la toxicomanie dans les quartiers. »

Et pour que les erreurs du  passé ne se reproduisent pas, le sociologue fait des propositions concrètes, « Il faut que dès les prochaines législatives, on puisse voter pour des députés issus des cités. » S’il précise qu’il n’est pas favorable au principe de discrimination positive, Gilles Kepel déplore le manque de mixité au sein de la représentation nationale. « Je ne veux  pas de députés des noirs, de député des beurs, de député  des meufs, des feujs…Mais il  n’est pas acceptable que toute une partie de la population ne soit pas représentée. Si on continue comme ça, il ne faudra pas venir pleurer au communautarisme. »

Le sociologue fait également de l’éducation un enjeu central et regrette l’absence de passerelles entre les études universitaires et le monde du travail. « A travers  notre enquête,  nous avons constaté que c’est chez les diplômés confrontés à l’absence d’embauche, que le ressentiment à l’égard de la République et de la société française est le plus violent. » Pour Gilles Kepel, le risque est que le discours républicain sur la citoyenneté soit perçu comme mensonger et que les jeunes se réfugient dans l’intégrisme religieux. Il est d’ailleurs favorable à l’inscription de la laïcité dans la constitution, mais à certaines conditions. Selon lui, la  loi de 1905 apparaît désormais comme un facteur de division et la « laïcité de séparation » doit devenir une « laïcité d’intégration ». Un concept un peu flou qui n’est pas sans rappeler la « laïcité positive » de Nicolas Sarkozy et qui ne fait pas l’unanimité.

L’heure est aux propositions, mais aussi au bilan. Claude Dilain, ancien maire de Clichy sous Bois,  dresse un constat particulièrement inquiétant de la situation actuelle.  Il reconnaît le succès de la politique de rénovation urbaine, mais pour lui, « l’effort qui a été fait sur le béton, doit maintenant être fait sur l’humain ». Depuis le choc des émeutes de 2005, rien n’a  vraiment changé à Clichy et Montfermeil, notamment au niveau de l’emploi. L’ancien maire qui plaide pour la création d’un ministère d’Etat de l’aménagement et de l’égalité des territoires feint de s’interroger : «Pourquoi n’y-a-t-il pas d’agence Pôle emploi  à Clichy alors que le taux de chômage y est deux fois plus important qu’ailleurs sur le territoire national ? »

Si Claude Dilain contient sa colère, Mohamed Mechmache, le président du collectif AC-Le Feu créé après les émeutes de 2005, explose,  « La République n’a pas fait son travail ! Quand est-ce qu’il y aura réellement un plan Marshall pour les banlieues ? Les mots d’amour c’est bien, les gestes et les actes d’amour c’est mieux ! » Le mot de la fin revient tout de même à Gilles Kepel, « J’ai décidé d’intituler mon dernier essai quatre-vint-treize*. En hommage à Victor Hugo, parce qu’une partie de l’action des Misérables était située à Montfermeil. Mais aussi en référence à 1793. » L’année de la Révolution…

Alexandre Devecchio

*Parution le 2 février 2012 chez Gallimard

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