Sous un soleil de plomb, des braises rougissent dans le barbecue. Une fine fumée s’en échappe. Au beau milieu d’une zone industrielle de Noisy-le-Sec, au cœur d’un Kombinat d’usines, quelques notes de musique se font entendre. Des rythmes saccadés, entraînants. Les tam-tam et les luths fusionnent. La chanson dure depuis le 10 mars, déjà. Pour passer le temps, tuer les journées, les employés-licenciés de Tassos n’ont trouvé que la musique comme activité.

Encore la faute à ce 10 mars, où leur patron les a jetés. Fini, la production de tarama et autres spécialités culinaires grecques pour nos 41 nouveaux chômeurs de Noisy. La nuit, ils dorment là, sous des tentures et bâches plastifiées rapidement installées. La journée, ils mangent ici encore. Les enfants, vaguant sur leurs tricycles, s’amusent devant le campement. Sans bien comprendre.

Mais en ce jour ensoleillé de la semaine dernière, et drôlement chaud, des têtes connues se sont pointées. Se sont invitées, cassant la routine. La maire de Noisy-le-Sec, Alda Pereira-Lemaître, et ses élus, Claude Bartolone (président du Conseil général de Seine-Saint-Denis) et Elisabeth Guigou (députée) accompagnent l’éternel petit poulain du PS, Harlem Désir (tête de liste socialiste en Ile-de-France aux élections européennes, qui se représente). Dans son costume trop large, Désir écoute attentivement les revendications des employés. Pour la plupart immigrés, avec des accents asiatiques plus ou moins prononcés, ils lui disent que « le patron, dans un courrier au maire de Noisy-le-Sec, a utilisé les termes de bons à rien ou encore d’illettrés pour parler de nous ». Mine de compassion du candidat sortant.

Autour des socialistes déployés, les employés dénoncent leurs licenciements « injustifiés », racontent leur train-train sur le campement, les nuits passées, les blocages de camions de marchandises. Bartolone, Guigou et Désir acquiescent, synchrones. Les vitres de l’entreprise, badigeonnées d’œufs éclatés, s’ouvrent timidement. Des jeunes femmes maquillées, apprêtées, sortent leurs appareils photo et appuient sur la détente pour immortaliser l’instant.

Les employés, jusqu’ici très calmes, frappent frénétiquement des mains. Applaudissent et posent ironiquement pour les objectifs. La femme d’Alexandre est mise à la porte, licenciée. Il soutien le mouvement, se joint au campement « tous les soirs, depuis le 10 mars ». Content de voir Désir et ses acolytes leur « remonter le moral ». Lui qui a « voté Sarkozy aux dernières présidentielles ». Il avoue être « déçu ». Trahi peut-être, par celui qui promettait « de l’argent en plus ».

Une nana, mini-jupe en jean, dans son haut ajusté, descend des étages. Avec des collègues à elle. Surprise des employés qui n’ont vu « personne de l’administration depuis le début du mouvement ». « 43 jours d’indifférence », précisent-ils. Les caméras et le trio de tête socialiste attirent sans doute nos jeunes dames. L’une prend la parole. « Je comprends leur révolte, mais regardez les locaux », s’indigne-t-elle, en pointant les fenêtres sales et les poubelles qui bloquent l’entrée. « Les œufs c’était pour Pâques, on en a jeté quelques-uns sur les fenêtres, vu qu’on n’a pas eu la chance d’en avoir », se défend le porte-parole des employés-licenciés. Un dialogue de sourds, qui n’arrange rien aux problèmes. Rien.

Bartolone s’interrompt un instant, nous répond : « C’est un exemple typique de ces terribles situations, où il n’y a plus de contact entre les salariés et le patron », dit-il en forme de constat. Le président du Conseil général, lâche énergiquement, tapant du poing dans le vent chaud, « on essaye d’apporter des solutions ». Par exemple, Monsieur ? « On va installer une structure pour une table ronde », annonce-t-il. Une table ronde pour renouer le dialogue.

Dans le brouhaha, un petit homme, chauve, donne de la voix. Lui aussi socialiste, adjoint au maire. Ramdane Ferradj se dit outré par le comportement du dirlo de Tassos, « qui a déjà fait intervenir les CRS ». Il avoue honnêtement qu’« après les blocages des matières premières, l’entreprise risque de quitter la ville ». Ce qui serait bien évidemment un manque à gagner pour la municipalité et pour les autres employés encore en poste, qui perdront alors eux aussi leurs emplois.

De l’autre côté de la rue, même mélodie. Même hymne à la grève. Cette fois, c’est EDF. Des employés en bleu de travail, à l’ombre des arbres, jouent au baby-foot. Le site est bloqué depuis trois semaines par les travailleurs de l’énergie. La délégation socialiste affrétée pour l’après-midi visite le site. Serre les mains molles et sans grand espoir des employés qui réclament « des augmentations de salaires ».

Accoudés à leur baby-foot au repos, ils confient que « la venue d’Harlem Désir ne changera vraiment rien ». Clairement, pour les employés-grévistes d’EDF, les socialistes aujourd’hui semblent se donner de la peine, « pour rien ». Pour Harlem Désir, ce dégout de la politique est « compréhensible ». Guigou, magnifique dans cette robe printanière, ironise : « Ecoutez, je vais écrire à Madame Lagarde, notre ministre de l’économie, qui est toujours optimiste », lâche-t-elle, un sourire en coin.

Les Européennes arrivent, vous les voyez ? Non ? Bah, nous non plus. Elles semblent si loin, encore au milieu des champs, perdues. Et pourtant. Elles sont là, bien présentes. Le 7 juin prochain, les Français seront appelés aux urnes. Les campagnes des uns et des autres tardent à s’ébranler, les candidats hésitent à dire « votez pour moi, l’Europe, c’est important, vous savez ». En Ile-de-France, porté par Harlem Désir, le Parti socialiste reste à la surface. Il ne coule pas, il ne nage pas, il fait la planche. Profitant des situations de crises, comme chez Tassos, pour casser du sucre sur le dos de Sarko, choper quelques voix et jouer son rôle de premier opposant de France.

Mehdi Meklat et Badroudine Said Abdallah

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