En réclamant un débat sur l’identité nationale, Eric Besson a suscité un tollé. Des intellectuels de renom, des associations et des mouvements de gauche ont dénoncé un thème emprunté à l’extrême droite, beaucoup y voyant l’ombre du nationalisme et le spectre de la xénophobie. Pour les historiens, la question de l’identité nationale est également une véritable pomme de discorde. En 2007, la création du ministère de l’immigration, de l’intégration, de l’identité nationale et du développement solidaire, confié à Brice Hortefeux, promesse de campagne de Nicolas Sarkozy, avait déclenché une controverse théâtrale entre ces derniers.

Huit historiens du conseil scientifique de la Cité nationale de l’histoire de l’immigration ont démissionné de leurs fonctions officielles le jour même ou a été annoncée la formation de ce ministère. Pour eux, le politique n’avait pas à définir l’identité qui change en permanence et est en constant devenir.

Certains historiens contemporains, comme Gérard Noiriel, auteur de « A quoi sert l’identité nationale ? », s’interdisent ainsi de définir l’identité française car celle-ci serait, selon eux, en constante évolution. Certes. Toutefois, c’est faire peu de cas de l’héritage historique dont nous sommes tous les légataires. Par ailleurs, le piège est de réduire l’identité française à une identité fantasmée, ou de confondre nation et nationalisme.

Sans rien renier de la tradition d’ouverture de la France, et en rappelant comment les étrangers ont contribué à développer, transformer et à enrichir le pays, il faut donc aussi souligner qu’il existe des éléments de permanence dans la nation française. La France n’est pas une page blanche. Malgré les transformations continuelles, l’identité de la France est fondée sur une communauté de passé, des souvenirs communs, glorieux ou douloureux, d’où résultent un héritage, des références, des intérêts partagés.

« Les Français ont généralement le sentiment d’être les héritiers d’un patrimoine exceptionnel et d’intérêts universels : une langue, un sol, une culture, de grands hommes ou encore des monuments beaux et symboliques. »(1) On peut ajouter, comme le préconisait Ernest Renan, « le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis. »(2)

L’identité nationale plonge ses racines au Moyen Age et même plus loin. Pour démontrer l’ancienneté et l’authenticité du sentiment national français, il faudrait sans doute remonter le fil de temps et retracer toute l’histoire depuis Vercingétorix jusqu’au général de Gaulle en passant par Jeanne D’Arc. On peut néanmoins insister sur un épisode particulièrement fondateur du roman national : la Révolution française, véritable ciment de la nation.

Avec les principes des Lumières, la nation s’affirme alors souveraine, s’affranchit des exclusions et des interdits arbitraires, et refonde l’Etat sur la base de la volonté générale. Le grand œuvre de la Révolution est sans doute la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen votée le 26 août 1789, qui sera le préambule de la constitution de 1791.

C’est cette déclaration qui fonde véritablement la communauté nationale comme corps politique car elle définit les principes du « pacte républicain » ou du « contrat social » qui fait la spécificité et l’originalité de l’identité française. Elle donne la liste des « droits inaliénables et sacrés de l’homme », une référence qui doit être constamment présente à tous les membres du corps social afin qu’elle « leur rappelle sans cesse leurs droits et leurs devoirs ».

Cette règle explicite du jeu social fixe donc les règles de la citoyenneté et de la conduite civique du citoyen. Il est intéressant de noter que les droits ainsi affirmés sont universels et s’adressent donc à tous les hommes. Il en résulte logiquement que les étrangers vivant en France bénéficient des droits fondamentaux proclamés en 1789. A charge pour eux de se plier aux obligations qui en découlent. Toute femme et tout homme sont bienvenus comme citoyen français, avec les mêmes droits mais en acceptant les mêmes devoirs.

L’identité nationale renvoie alors à l’ensemble des femmes et des hommes libres et égaux en droit. Elle n’est plus une quête des origines, mais la volonté de se construire comme citoyen. Etre français c’est tout simplement être citoyen (c’est pourquoi comme le suggère Patrick Kessel, président d’honneur du Comité Laïcité République, le ministère de l’identité nationale devrait plutôt s’intituler ministère de la citoyenneté républicaine.)

Les droits dont dispose l’homme à la naissance et qu’affirme la nation française sont « la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l’oppression » ou encore « l’égalité devant l’impôt ». La déclaration met aussi l’accent sur la liberté d’opinions, « même religieuse, pourvu que leur manifestation ne troublent pas l’ordre public établi par la loi ». La liberté de conscience et de culte fut rétablie et la Constituante tint à reconnaître aux protestants la totale disposition de leurs droits de citoyens. Ce sont les prémices de la laïcité…

Ce texte qui fait toujours référence aujourd’hui (on le retrouve dans le préambule de la Constitution de 1958), a suscité espérance et enthousiasme dans tout le pays. Comme le souligne Paul Vidal de La Blache, l’élimination de l’ordre féodal aboutit « à changer un ensemble de sujets, de vassaux, de membres de communautés restreintes, en citoyens d’un grand Etat. Elle enfonça chez tous le sentiment que l’horizon était agrandi »(3), la nation prend donc conscience d’elle-même. Le mouvement de fédération, qui culmine avec l’organisation le 14 juillet 1790 d’une grande fête nationale de la Fédération (illustration du haut), est l’expression la plus frappante de cet élan national, de cette dynamique d’unanimité patriote et d’unité patriotique.

Jules Michelet a vu dans ces évènements, qu’il décrit avec un lyrisme passionné, « le mariage de la France avec la France ». « La fraternité a aplani les obstacles… Plus de vieilles provinces, de privilèges locaux et de rivalités. Plus de Languedociens et de Dauphinois, de Bretons ou d’Angevins : il n’y a plus que les Français, unis dans l’égalité citoyenne. »(4)

Le contexte dans lequel se déroule le débat actuel sur l’identité nationale, de même que son instrumentalisation électoraliste peut agacer. Mais au-delà des controverse stériles, ce débat est peut-être aussi l’occasion d’éclairer l’avenir de notre passé, de remonter le fil du temps pour montrer que malgré l’extrême diversité des populations qui se sont fixées sur le territoire français au cours des siècles, celles-ci ont fini par former un peuple et une nation dont l’unité est apparue, aux yeux de tous, comme une véritable énigme.

C’est une bonne occasion de dire que la France c’est la Révolution française, c’est une certaine conception de la République qui fait preuve d’ouverture, de solidarité et de fraternité. Peut-être faut-il saisir la balle au bond et montrer avec éclat que l’identité nationale française se construit, non pas sur l’identité du sang ou de la race, mais sur des valeurs universalistes. Faisons de ce débat qui cherche à nous diviser, une chance de se réapproprier l’histoire d’une nation libre, égalitaire et fraternelle.

(1) Verrière J., « Genèse de la nation française »
(2) Renan E., « Qu’est-ce qu’une nation ? », Conférence prononcée à la Sorbonne en 1882, in « Ernest Renan, Œuvres complètes », Paris, Calmann-Lévy, 1987
(3) Vidal de la Blache P., « La France de l’est (Lorraine-Alsace) », 1920, rééd. Paris, Taillandier et Hachette, 1979. p 69 
(4) Michelet J., « Histoire de la révolution française », op.cit., chap XI et XII

Alexandre Devecchio

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