Le RER A fend la Seine. Il s’immobilise. La voix sans ton du train annonce : « R.u.e.i.l.m.a.l.m.a.i.s.o.n. » Les portes s’ouvrent. Des passagers sortent, largués. Ils regardent à gauche, à droite. Prennent, en petit troupeau, la première sortie. Une pancarte indique le gymnase Michel Ricard. Ils suivent le tracé. Nicolas Sarkozy, prince du 9-2, ancien maire d’un coin pas si lointain, candidat-président (ou inversement), a donné rendez-vous à ses fidèles. Le service de presse avait prévenu : « Aucune accréditation sans carte professionnelle. » Alors, il fallait y aller, les mains dans les poches. Sans signes distinctifs.

Le soleil éblouit et brille dans le bleu. Au détour d’une rue, près de la gare, cinq jeunes filles alpaguent deux jeunes populaires. Une des jeunes filles, voilée, dit être « persécutée » par la politique de Sarkozy. Une autre : « Il est partout, tout le temps, c’est trop. » Une troisième : « Et la TVA sociale, parlons-en. » Les deux jeunes bleus écoutent, sans se défendre. En partant, la quatrième lâche : « En tout cas, t’es mignon, t’as des beaux yeux. » Les deux militants s’embarquent dans la marche jusqu’au gymnase. Ils portent deux tee-shirts « Les jeunes avec Nicolas Sarkozy », sans trop y croire. « Dans le Val-de-Marne comme à Paris, c’est super mal organisé, on sent qu’il n’y a plus vraiment de motivation » , entame l’un. L’autre continue : « En 2007, on y croyait. Là, on va perdre de très peu. » L’autre rectifie : « Où on va gagner de très peu. »

Les portiques piquent le métallique. La sécurité palpe. Un militant nous attrape, nous demande de coller un autocollant « Les étudiants avec Nicolas Sarkozy. » On s’exécute. Le gymnase est quasi-plein. Les drapeaux flottent déjà. Il fait une drôle de chaleur. Sur les deux écrans géants, le visage de Claude Guéant apparaît. La salle exulte. « Il a été super à Toulouse » , applaudit une dame. Toulouse, la terrible tuerie. Le début et la fin que l’on connaît. Le tueur si connu, si inconnu. « Heureusement qu’il y a eu cette histoire, ça va nous aider dans les sondages » , dit une dame. Une autre, plus loin, reprend : « C’est bien, ça va nous faire gagner deux points, cette histoire. » La tuerie, ce drôle d’avantage. « C’est pas bien pour ceux qui sont morts, mais pour nous… » achève une militante, discrètement.

Guéant monte à la tribune. Le public surchauffe. Il s’égosille : « Guéant, Guéant…« . Une voisine de Clamart clame : « Y a de plus en plus de musulmans dans le haut Clamart. Ils vont en Afghanistan et tout… J’espère qu’ils sont surveillés. » Sa voisine : « C’est vrai qu’avec tout ça, on hésite entre Sarko et Marine. Mais elle ne sera pas élue. Alors, votons utile. » Les deux regardent le spectacle. « Mais moi, je dois me cacher, parce que je suis en arrêt maladie et faudrait pas qu’on me voit sur les photos » , sourit la première. Avant de revenir à son sujet de prédilection : « Qu’ils soient musulmans, ok. Mais ils sont tellement agressifs ! L’autre fois, une femme voilée voulait passer devant tout le monde au trésor public. »

L’air devient lourd. Comme irrespirable. Des gouttes de sueurs s’ennuient sur nos joues. Nicolas Sarkozy se faufile dans les rangs. Musique guerrière. Il grimpe sur le perchoir. Transe générale. Du balcon, une dame analyse : « Il est petit. » Son amie : « Les politiques sont petits. Sauf Villepin, il est grand. » Elle : « Ouais, un grand con. » Sarkozy consacre quatorze minutes (sur trente-neuf) à la tuerie de Toulouse. Cette affaire semble faire ses beaux jours. Et puis, après avoir grignoté Hollande avec les dents, il reprend ses tubes, favoris du public : immigration et prestations sociales. « Ceux qui en profitent le plus, ce sont les gens de couleurs » , glisse à l’oreille une militante. Avant d’ajouter, « et puis la burqa… Faudrait qu’ils apprennent à s’habiller comme des Français. »

Sur la scène, Sarkozy fait des grands gestes. Nos nouvelles amies le shootent à bout portants. Juste le temps de trois clics qu’il quitte déjà le décor planté au milieu du terrain de basket. Sans savoir s’il a vraiment marqué des points. « Il était tellement génial, comme d’habitude » , souffle une jeune populaire. Avant qu’une autre reprenne, « ça fait tellement du bien. » Les fidèles l’attendent à la sortie. Il monte les marches. Empoigne les poignes. « C’est le week-end, je rentre diner avec Carla et Giulia » dit-il, pendant que l’attaché de presse chasse les micros.

A la sortie, une avocate, agrippée à Sarkozy depuis longtemps, respire le bon air. Grille une cigarette, et dit : « Il a été très clair, très juste, ça fait du bien. » Et d’ajouter, lancée : « Même si 90% des journalistes sont pour Hollande. C’est une véritable dictature médiatique« . Une autre camarade la coupe : « Sauf que si c’est Hollande, c’est une catastrophe, ce mec est tellement nul. » Elle reprend : « Mais les journalistes sont de gauche… Les bobos… Heureusement qu’on a Zemmour et Brunet qui disent des choses. »

Et puis, comme souvent ici, la conversation bascule. Elle prend une nouvelle tournure. « Il faut qu’on ait des Noirs qui nous soutiennent, comme ça, ils voient qu’on est pas des racistes. »  Et l’autre ajoute le surplus : « Mais sinon, en France, il y en a de plus en plus. Et les animaux, quand d’autres races viennent sur leurs terres, ils se protègent. Et bah nous, avec Sarkozy, on se protège. » Plus tard, sur la route du RER, l’avocate dira : « Moi, je fais les procédures d’expulsion contre eux, ceux qui profitent. Oh, et les Noirs, avec tous leurs gosses là… Et puis, c’est pas simple pour nous, parce qu’ils connaissent toutes les lois, ces salopards. » Le mot « salopard » résonne.

Mehdi Meklat et Badroudine Said Abdallah

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