EUROPÉENNES 2014. Les 22 et 25 mai, les citoyens de l’Union européenne sont appelés à voter. A un mois des élections, Strasbourg, capitale européenne, voit le Parlement européen achever cinq ans de mandature. Entre émulation et désintérêt, Strasbourgeois et parlementaires s’expriment sur l’Union Européenne.

18 heures, fin des cours : alors que le soleil se couche, des étudiants arpentent, à vélo ou à pied,  l’allée menant à la station « Observatoire ». À dix minutes en tram du Parlement européen, les grands bâtiments gris du Campus Centre de Strasbourg comptent des étudiants venus de tout le continent. Mais peu semblent au fait des élections. “Je n’ai jamais entendu dire que des gens votaient pour des élections européennes, ça arrive souvent ?” s’étonne un étudiant tchèque.

D’ailleurs, pour la plupart, l’Europe se résume à Erasmus et au libre-échange. Rachel, 23 ans, étudiante en biologie, fait partie des 70% des 18-24 ans qui se sont abstenus aux européennes en 2009. D’un air désabusé, elle affirme : “Je ne suis pas du tout au courant de ce qui se passe en Europe. Ça me semble tellement loin…” En L1 de physique, Arthur, au look hipster, a une idée bien arrêtée sur la question : “L’Europe pour moi, c’est commerce, puissance et économie. C’est tout ce que ça représente pour moi.” Mais en général, pour la plupart,  l’Union européenne reste un objet non identifié. Julie, grande brune, la bière à la main, condamne le manque de transparence : “ça nous dépasse, il y a un vrai manque d’information sur le rôle des institutions. On n’a pas l’impression que les directives économiques nous touchent au quotidien. C’est quelque chose d’assez flou, de vague, un peu au dessus de nous. Si je vote pour un parti européen, je ne sais même pas ce qui va changer !” s’indigne-t-elle.

Près de la cafétéria, Martin, Nathan et David, posés sur la pelouse du campus, révisent leurs cours. Pour eux, la conscience européenne passe au second plan, ils n’iront pas voter. “On sait qu’on est européens, mais on se sent français avant tout. D’ailleurs, ce n’est qu’en voyageant que je me considère européen. Avec ma carte d’identité, je peux aller partout dans l’espace Schengen. Et l’euro, même si ça a fait des dégâts, ça facilite la vie.” D’autres ont un plus fort sentiment d’appartenance. “Je me considère comme un citoyen européen plutôt que hollandais. Nous avons une culture et une histoire en commun”, déclare un doctorant en neuro-sciences, venu des Pays-Bas, où 63,5% des électeurs s’étaient abstenus en 2009, mais où la participation était à la hausse, tout comme au Danemark ou en Irlande. “Mais ici, déplore-t-il, je n’ai pas l’impression d’étudier dans une capitale européenne. Personne ne parle anglais et tous les cours sont en français. C’est dommage, mais je fais avec.”

« Alors que j’habite à Strasbourg, la capitale européenne, je me sens étranger à ces élections », confie José, étudiant en physique. Même pour les syndicats étudiants, il n’ira pas voter. « On se sent beaucoup moins concernés qu’au niveau municipal ou national, parce que même si c’est un peu médiatisé, on n’est pas informés, on n’y comprend rien. » Aux dernières élections, il s’est abstenu comme 58,9% des Français. Au niveau européen, en 2009, l’abstention a battu des records: 56,95% des citoyens de l’Union n’ont pas donné leur voix. Mais d’autres se mobilisent par pur principe démocratique. Kévin, étudiant en sociologie engagé auprès d’EELV, ira voter pour la première fois : « On a le devoir de donner notre avis, des gens se sont battus pour ça ! »

« Il faut aller à la source, ajoute Kévin. Aller chercher l’information. Si tu ne suis pas, tu es perdu. » À la sortie du centre sportif du campus, Sandrine est plongée dans son bouquin. Étudiante en psychologie, elle se dit peu concernée mais se montre très critique envers l’Europe politique. Elle est désillusionnée par une union politique et économique qu’elle juge « peu claire » et pointe du doigt une technocratie indifférente aux préoccupations des citoyens européens : « les intérêts économiques priment sur les valeurs communes, humanistes et solidaires des États membres. Vous trouvez qu’il existe une Europe sociale ? » Elle se montre sceptique sur la gouvernance économique européenne. “La crise économique, pour moi, c’est un montage et une manipulation. Quand ils essayent de faire passer des réformes, ils alimentent la peur pour que la population soit plus docile, un peu comme des moutons dans une bergerie.” Elle poursuit : “il ne faut pas se laisser abattre, je veux voter parce que c’est un devoir civique. »

“Le Parlement a ignoré les préoccupations des peuples européens”

À quelques stations de tram, dans la grande cour vitrée du Parlement européen, assistants parlementaires et journalistes prennent leur pause café entre deux débats, sous les regards attentifs des agents de sécurité et d’autres employés. Un politique irlandais se dit optimiste sur les élections à venir : “Le Parlement a de plus en plus de pouvoir et de responsabilités. Il a ignoré pendant longtemps les préoccupations des peuples européens, mais de vrais progrès sont en cours. »

Ici, la plupart des interrogés sont convaincus de son poids politique. Pour l’assistant d’un député polonais, “le Parlement fait des choses concrètes”. Il se réjouit que sa députée, grâce à sa notoriété, ait su sensibiliser l’opinion publique aux élections, dans un pays où le taux d’abstention moyen s’élève à 70%, tout comme en Roumanie, en Slovaquie ou en République Tchèque. Pour les électeurs, la difficulté résiderait dans l’opacité institutionnelle de l’Union européenne. Et pour les élus, un des grands défis reste de les éclairer sur le rôle et le pouvoir du Parlement. Une jeune assistante française explique que l’impact des décisions prises dans cette institution dépend “du processus législatif des politiques communautaires”. Beaucoup, parmi les élus, regrettent que les pouvoirs du Parlement soient trop limités. Mais selon elle, il est un lieu de décision incontournable. “Il y a des choses très importantes qui se décident ici”, assure-t-elle.

Un technicien fume sa cigarette en regardant passer les parlementaires. Il accuse : “le Parlement européen, soit ça fait partie du cursus des politiciens, soit c’est pour eux une forme de disgrâce.” Pour autant, les députés semblent être de véritables intermédiaires politiques pour la société civile. À la sortie du Parlement, un petit groupe de manifestants est tenu à bonne distance de l’institution par deux cars de CRS. Ces employés, licenciés après l’incendie de l’usine Depalor de Phalsbourg (Lorraine), attendent patiemment le retour de leur représentant CFDT, qui négocie avec Catherine Trautmann et un député autrichien. Puis, la nuit tombée, ce sont des Vénézuéliens qui, drapeau sur le dos, sont postés aux portes du Parlement. Le visage lumineux, ils attendent depuis trois heures leur députée, élue vénézuélienne, venue sensibiliser les politiciens de l’Union sur la corruption et la censure, monnaie courante dans leur pays.

Myriam Boukhobza et Louis Gohin

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