Candidate aux législatives dans la 3ème circonscription de l’Isère, Soukaïna Larabi a décidé de porter plainte pour diffamation contre Pascal Clerotte, « partisan d’un autre candidat » (ndlr Michel Destot, ancien maire de Grenoble et député sortant PS). Sur Facebook, il a fait un amalgame entre son prénom et l’organisation terroriste Al Qaeda, la nommant « Soulqaeda ». Nous publions sa tribune. 

Le 21 avril 2002, j’avais 9 ans. Je suis née dans le quartier La Villeneuve, à Grenoble. Comme beaucoup, mes parents nous avaient emmené défiler dans le centre-ville pour une France ouverte et généreuse. Nous étions des centaines de milliers. Ce jour fut mon acte de naissance politique.

Aujourd’hui, je suis candidate pour devenir députée de la République et voici qu’on amalgame mon prénom avec une organisation terroriste. Je savais qu’en entrant dans la vie publique rien ne me serait épargné : jeune, femme et à la tête d’un rassemblement inédit. Je suis soutenue par les écolos, la gauche frondeuse, des mouvements citoyens et beaucoup de militants insoumis.es.

Mes années d’engagement pour les droits des femmes m’ont appris que les rapports entre les hommes et les femmes politiques sont violents. En seulement deux semaines, j’ai été tour à tour mise en cause comme n’étant pas assez socialiste (moi qui ai organisé la campagne de Benoît Hamon sur Grenoble!) et, aujourd’hui, comme n’étant pas assez française… ou trop femme ! Les pratiques jadis réservées aux militants d’extrême-droite contaminent aujourd’hui le fond du débat public. La banalisation gagne du terrain. A croire que le 21 avril 2002 n’a servi à rien.

Ces derniers jours, au milieu du flot de violence habituelle, les attaques d’un partisan d’un candidat – pourtant « progressiste »- sont allées au-delà de l’acceptable : mon prénom, Soukaïna, a été détourné en « Soulqaeda ». J’aurais pu laisser dire, faire le dos rond, regarder ailleurs : accepter de banaliser. Faire un amalgame entre moi, Soukaïna, et Al Qaeda, organisation terroriste, meurtrière, qui a endeuillé tant de familles de par le monde, je ne peux laisser dire. Par respect pour moi, pour ma famille, pour toutes celles et ceux qui subissent au quotidien les mêmes insinuations immondes, frontales ou indirectes, je ne peux laisser dire. Pour toutes celles et ceux à qui on reproche « de ne pas avoir d’humour« , qui se laissent disqualifier. Je refuse de laisser gagner la banalisation, qu’elle soit de droite ou bien de gauche. C’était la fois de trop. Maintenant, ça suffit. J’ai porté plainte et me repose à présent sur la justice de notre République.

Les soutiens unanimes, locaux et nationaux, venus de tous bords et de tous horizons, autorisent à espérer que, dans notre pays, toutes les digues n’ont encore pas lâché et qu’il existe une violence, même anecdotique, à laquelle on ne s’habitue pas. Ce qui m’arrive est un signal positif pour toutes les victimes de la banalisation ordinaire, à commencer par les femmes : utilisez les armes de la République pour remettre en ordre ce qui dégénère.

Je veux être députée pour faire entrer à l’Assemblée la voix des désarmés, de ceux qui endurent la banalisation au quotidien. Les voix de celles et ceux qui ne sont pas organisés, qui n’arrivent pas se défendre, des tout petits, des mamans isolées, des jeunes cassés par la loi Travail et son monde, des paysans qu’on fait disparaître. Je veux être députée par fidélité à un idéal : changer la vie. C’est pour cela que j’ai commencé à rassembler toute la gauche, les écologistes, la société civile : ce que les appareils n’ont pas réussi à faire pendant la présidentielle, nous sommes en train de le réussir. Ici, c’est possible ! Je suis honorée de pouvoir compter sur les soutiens des anciennes ministres Christiane Taubira et Cécile Duflot, du maire écologiste de Grenoble Eric Piolle, de la militante féministe et candidate aux législatives Caroline De Hass et de tant d’autres. Rien ne me rend plus fière que de voir mes anciens profs et les gamins venir me voir à la récré dans l’école de La Villeneuve où j’ai grandi.

Mon témoignage est à la fois ordinaire et hors du commun, anecdotique et dramatique. Une chronique de plus sur cette banalisation ordinaire. Il pose une question de fond, que partagent de plus en plus de Français, et notamment de Françaises : le devoir de se justifier sans cesse. Dans cette France qui accepte trop la banalisation de l’extrême droite, je refuse de devoir, chaque jour, prouver, et re-prouver encore, ma légitimité. Oui, je porte une nouvelle façon de vivre l’engagement public, la mienne. Oui, ma France est métissée, très seule et à la fois hyper connectée, violente et en manque de tendresse. Ma France, c’est celle de l’entraide, celle des fins de mois qui commencent le 10.

Quand vous vous appelez Soukaïna, entrez dans jeu de la banalisation, acceptez de prouver juste une seule fois, et c’est trop tard : vous serez toujours trop, ou toujours pas assez. Ils vous diront ce que vous êtes et ce que vous n’êtes pas. Ce n’est pas l’idée que je me fais de la République. Je refuse de mettre le doigt dans la spirale de la justification. Je ne dévierai pas, vous ne me changerez pas. Prenez moi ou rejetez moi. Je m’appelle Soukaïna Larabi et j’avais 9 ans le 21 avril 2002.

Soukaïna LARABI

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