Dans cet entretien, Jean-Christophe Lagarde, député-maire UDF de Drancy et porte parole de François Bayrou, revient sur les violences de l’automne 2005 et évoque la montée de l’UDF dans la campagne présidentielle et ses ambitions nationales.

Vous avez grandi à Drancy. Qu’est ce que vous avez retenu de cette enfance en Seine-Saint-Denis ?

J’ai gardé des souvenirs plutôt positifs de mon enfance dans le 93 car cela m’a permis de grandir avec des gens qui n’étaient pas comme moi. A l’époque la vie était plus équilibrée et cela se ressentait dans les écoles. En terme de sociologie il y avait moins d’écart par rapport à aujourd’hui y compris dans les cités car en réalité les gens étaient tous mélangés. Il y avait toutes les situations sociales, toutes les origines. Quand on regarde la population de Seine-Saint-Denis aujourd’hui, toute une partie des gens (principalement blanc) ont fuit. C’est aussi pour cela que j’ai été très tôt élu, je voulais éviter de fuir et que cela se passe autrement dans ma ville. J’ai été au lycée à Bondy mais juste une année à cause des problèmes de santé. Je suis revenu travailler en tant que surveillant au Lycée Brosselette et dans un collège à Drancy.

On vous a beaucoup vu en novembre 2005 sur les plateaux TV, dans les quartiers. Comment qualifiez-vous ces événements ? 

Je les qualifie de violences urbaines. Je ne veux pas les appeler révoltes car cela voudrait dire qu’il y avait un sens politique. Quand on parle de révolte, c’est qu’il y a un objectif à atteindre, c’est que l’on a envie d’obtenir quelque chose. La cause profonde, c’est la concentration de la misère dans les banlieues, c’est le fait que la république ne fonctionne plus même si l’on se défonce dans ces endroits là, la probabilité de chance de s’en sortir reste faible. Les conditions de vie sont difficiles, on vous enferme dans un cercle vicieux et l’on ne vous ouvre pas la porte pour en sortir. L’étincelle, c’est l’agression de Sarkozy qui a crée la propagation collective. C’était un manque de respect envers les gens qui n’ont plus confiance en la politique. On crée un tonneau de poudre et quand on allume le feu et bien ça pète. Il n’y avait pas de revendication. Ces mômes se sont sentis collectivement insultés. D’ailleurs l’attitude de l’Etat à ce moment était extrêmement politicienne et très peu responsable. Après la mort des deux jeunes de Clichy-sous-Bois, les responsables politiques ne devaient pas donner la version des choses sans savoir réellement ce qui s’était passé.

En 2005, on a eu l’impression qu’il y avait une « union sacrée » des maires concernés par les violences urbaines et que cela dépassait les clivages politiques. 

Ce qui m’a le plus frappé, c’était la réunion que l’on a eu avec le premier ministre car l’Etat ne comprenait plus rien de ce qui se passait. On reçoit tous un appel de Matignon pour nous dire que le premier ministre veut réunir les Maires. Et là, De Villepin nous dit qu’ils ne savent pas ce qui se passent ni comment l’arrêter, alors ils demandent aux Maires de donner des idées pour trouver une solution. C’était à peu près 15 jours après la mort des deux jeunes. On lui expliquait ce qu’il fallait faire pour rétablir de la République, c’est-à-dire de l’espoir, des portes de sortie, de la récompense pour les efforts que les gens font. Sarkozy a terminé en disant que derrière tout cela, il y a des groupes organisés. On s’est tous regardé en disant « Qu’est ce qu’il raconte ? »

Vous êtes souvent en désaccord avec l’UMP et avec le Ministre de l’Intérieur. Toutefois, on remarque que concernant la justice par exemple, vous avez des positions assez proches. Finalement, quelle est la recette pour faire reculer les problèmes de violence ?

Pour les mineurs, vous avez le problème des moyens et le problème de la méthode. Sur le second point, il faudrait doubler le nombre de juges. Qu’est-ce que vous faites avec dix juges, quatorze maintenant, chacun étant censé suivre en moyenne de 250 à 300 cas ? Ce n’est pas sérieux. On ne se donne pas les moyens. Il faut à un moment donné être clair : le boulot fait par la Justice est globalement assez efficace puisque 75% des primo-délinquants ne recommencent pas. C’est plutôt une réussite. Le problème, c’est qu’elle se refuse à traiter les 25% restants. Quand un môme en est à 30, 40, 50 délits, j’ai même connu quelqu’un qui est passé 77 fois devant le juge et rien n’a permis de faire sortir ce môme de la dérive dans laquelle il était, il y a non-assistance à adolescent en danger. Je peux vous citer le triste cas d’un mineur qui a commencé ses bêtises à 12 ans. A l’âge de 13 ans il était à une dizaine de délits, à 14 ans à 25. On l’a laissé dérivé ce môme. Où est la limite ? On n’a jamais mis de limite à cet enfant. Il était dans un milieu qui « favorisait » sa délinquance, il fallait le sortir de là. Aujourd’hui c’est soit le retour dans son immeuble, soit la taule, entre les deux il n’y a rien.

Êtes vous pour ou contre le vote des immigrés aux élections municipales ?

Je suis fondamentalement contre. La construction de la Nation française s’est faite sur le partage des valeurs de la République. Si on accepte de faire voter les étrangers, alors on le fait avec une hypocrisie totale. Je ne conçois pas que l’on découpe, que l’on saucissonne le citoyen. On est citoyen ou on ne l’est pas. Qu’est-ce que c’est que cette histoire de faire voter les étrangers aux élections municipales ? Pourquoi quelqu’un aurait-il le droit de voter aux élections municipales et pas aux autres élections ? Le principal argument avancé par les partisans de cette idée est de dire que les étrangers paient des impôts. Mais n’en paient-ils pas également pour le Conseil Général, pour la région, pour l’université ? Pourquoi un étranger voterait sur certains sujets et pas sur d’autres ? L’ambition française, lorsqu’elle accueille un étranger sur son territoire, est de lui donner envie de faire partie de la famille, sans l’obliger à renier sa double nationalité. Bien sûr, je respecte ceux qui ne désirent pas acquérir la nationalité française, pour les raisons historiques que l’on connaît. Mais à partir du moment où on lui propose et qu’il refuse, (sachant qu’une demande de naturalisation ne doit pas durer plus de six mois), il n’a pas à avoir un droit de vote.

Vous avez été organisateur de la tournée de François Bayrou en Seine-Saint-Denis mardi 13 février. C’était un succès. Pensez-vous être récompensé en cas de victoire, par un ministère par exemple ?

Oui, je serai très récompensé s’il gagne. Car cela voudrait dire que le pays a gagné en maturité citoyenne. Dans les couloirs de l’Assemblée nationale, de nombreux députés me disent partager le souhait de François Bayrou de dépasser le clivage droite-gauche, mais à la tribune, ils se sentent obligés d’en rajouter dans l’excès. C’est une duplicité permanente qui pousse à la caricature de la position de l’adversaire. Quand les gens s’imaginent dans un rapport d’individu à individu, ils vivent ensemble. Quand ils s’imaginent collectivement, ils se divisent, y compris politiquement. On a enfermé les citoyens dans des boîtes, on a séparé les « méchants » des « bons ». Si vous êtes pauvre, le méchant c’est le patron. Si vous êtes blanc, le méchant c’est celui qui a une couleur de peau différente de la vôtre. Si vous êtes issu de l’immigration, le méchant c’est toute personne qui n’est pas socialiste ou communiste.

Avez-vous des exemples ?

Je me souviens d’un moment pendant la dernière campagne législative, il y a cinq ans, à Bobigny. Une quinzaine de jeunes dans la rue m’interpellent dans ces termes : « Hé, Lagarde, enculé! » Je m’approche d’eux pour discuter. « Pourquoi je suis un enculé », je leur demande. Ils me disent: « Ouais, de toute façon vous ferez rien pour nous, vous êtes raciste. » Vous croyez que les gens qui votent Front national ont d’autres réflexes mentaux que ces jeunes-là ? Le discours de ces jeunes c’est le produit du Parti communiste, qui a voulu les tenir, eux et leurs parents, comme ça, en les enfermant dans des schémas. En leur promettant ceci et cela.

Allez-vous vous représenter aux législatives de 2007 ?

Oui.

L’UDF n’est-il pas contre le cumul des mandats, député-maire compris ?

Oui, mais j’ai là-dessus une position plus nuancée. Un mot sur l’Assemblée nationale, d’abord. Elle n’est représentative de rien, ou de pas grand-chose. Elle est composée à 70% de fonctionnaires, qui retrouvent leur poste s’ils perdent aux élections. Leur prise des risques est minime. Je trouve par ailleurs qu’on devrait interdire aux énarques de se présenter aux élections et d’occuper des postes ministériels. Pourquoi on forme des énarques ? Pourquoi on met de l’argent ? Pour que ce soit l’ossature administrative qui permette aux politiques de prendre des décisions.

Et sur le cumul, alors ?

J’y viens. Je suis d’accord avec François Bayrou qu’il faut introduire un mode de scrutin pour que la moitié de l’Assemblée nationale soit élue à la proportionnelle et l’autre moitié à la majoritaire. Pour la représentation de la diversité, ce sera plus facile. Je suis pour le cumul des mandats dans le cadre majoritaire, mais contre dans le cadre de la proportionnelle. C’est très impopulaire ce que je vous dis, mais je m’en fous. A l’Assemblée, lors de débats, les députés qui ont un mandat de maire n’ont souvent pas le même ressenti que leurs collègues qui n’en ont qu’un. Les députés-maires sont plus souvent d’accord entre eux, quel que soit leur parti. On a besoin, d’une part, de gens qui vont plus avoir la vocation de remontée du terrain, et, d’autre part, de gens qui vont plus avoir la vocation de représentation des sensibilités et des sociologies.

La proportionnelle permet aux extrêmes de siéger à l’Assemblée.

Oui, mais vous préférez les avoir à l’Assemblée ou au deuxième tour d’une présidentielle ? Vous préférez discuter avec leurs représentants ou leur faire le double cadeau de la victimisation et, plus grave, de ne pas avoir à discuter des mesures concrètes ? Quand vous les sortez de l’idéologie, du slogan, de l’automatisme de la pensée et que vous les plongez dans la réalité, et c’est ce qui se passe dans les assemblées, à ce moment-là vous montrez l’ineptie de leur truc.

Depuis la venue de François Bayrou dans le 93, on dit de lui qu’il est le « candidat des banlieues ». Ne trouvez-vous pas cela un peu exagéré ?

Non. Les deux gros appareils, PS et UMP, qui gèrent le pouvoir depuis trente ans, refusent de voir que la population en banlieue a changé, qu’elle est mûre et n’est plus prête à écouter les promesses que ces partis leur font et dont ils savent très bien qu’elles ne seront pas tenues.

Si François Bayrou est élu président de la République, il faudra bien qu’il cherche des alliés dans les autres partis. A moins qu’il ne fasse appel qu’à des gens de la société civile. Comment s’y prendra-t-il ?

Le 6 mai au soir, s’il est élu, il y aura un contrat. Les appareils de autres partis ne se rallieront pas à lui. Mais, à l’intérieur des appareils, il y a des gens, je peux vous le dire, qui ont envie d’y aller. Et ceux qui ne voudront pas y aller seront battus. « Faites-leur la grâce de penser qu’ils sont cohérents », disait avec justesse François Mitterrand en 1981 à propos des électeurs. Moi, je suis capable de bosser avec Jean-Louis Borloo ou avec Dominique Strauss-Kahn. Nous construirons un autre parti, qui ne sera pas l’UDF et qui pourrait s’appeler, François Bayrou a évoqué ce point, Parti démocrate.

En cas de défaite de François Bayrou au premier tour, vous voteriez pour qui ensuite ?

Vous connaissez déjà la réponse. Je fais partie d’une campagne présidentielle. Si, sur le Bondy Blog, qui n’est pas quelque chose de totalement inconnu, je disais ma préférence…

Propos recueillis par Essi Gnaglom

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