Maire communiste de Montreuil (93) entre 1984 à 2008, l’ancien édile espérait revenir aux affaires, mais le second tour l’a éloigné, à moins de 500 voix, du fauteuil de maire, face à une coalition Front de gauche, Verts et PS. Rencontre.

9h30, Montreuil se lève doucement. La fraîcheur printanière n’empêche pas le frémissement des commerces. Le calme des Montreuillois entre la Croix de Chavaux et la mairie contraste avec l’intensité de l’atmosphère qui a régné ces dernières semaines pendant la campagne. Le jeu d’alliance entre le PC, le PS et EE-LV a fait perdre de quelque voix Jean-Pierre Brard. La tempête médiatique est passée et cet ancien élu historique revient sans ciller sur sa défaite : « Écoutez, hier j’ai passé la journée à l’Assemblée pour l’essentiel, donc j’ai pris le bus et le métro… Et les gens viennent nous voir comme d’habitude, ils viennent parler avec nous parce que nous sommes les référents. »

Ce jeudi matin, dans les locaux du Comité citoyen montreuillois (CCM), Jean-Pierre Brard, pour notre rencontre, s’est entouré de trois de ses jeunes colistiers : Cheikh Mamadou président du CCM, Nordine Rahmani, secrétaire du CCM et Axel Norbelli, en charge des arts et de la culture. Il les désigne de la main et insiste sur le caractère éminemment collectif de sa campagne à Montreuil. « Nous avons annoncé avant le premier tour ce que nous ferions au deuxième tour ! Ce que nos adversaires, évidemment, on voit bien maintenant pourquoi, ont refusé de faire ! Si on a une chose à regretter, c’est le manque de temps entre les deux tours pour dénoncer cette alliance ! (…) On le sentait mais on ne le savait pas, la preuve c’est que lundi matin après le premier tour, des offres d’alliances ont été faites à Patrice Bessac et à Mouna Viprey. »

« C’est pas Roms ou pas Roms, ce n’est pas du tout le sujet ! »

La défaite n’est qu’à moitié acceptée. Jean-Pierre Brard évoque la procédure de recours qu’il a lancée. « Il y a eu des fraudes tout simplement. Par exemple quand vous inscrivez des gens où il y a pas d’habitations … Il y a des pages qui ont été arrachées dans les registres électoraux (…) il y a une jurisprudence et il y a un précédent, c’est Aix-en-Provence, en 2008 où l’élection a été annulée pour deux raisons : faiblesse de l’écart, 900 voix, et violence de la campagne. Nous n’avons pas trouvé la campagne violente, mais Voynet s’est répandue dans les médias en disant que la campagne l’était »Jean-Pierre Brard enlève ses lunettes, les pose devant lui. Il est calme.

20140417_10212720140417_102127« Roms ou pas Roms, ce n’est pas du tout le sujet ! Les citoyens européens ont le droit de voter, mais pour le coup la liste des citoyens européens ayant le droit de vote a été établie dans des conditions illégales… L’ancienneté de la domiciliation à Montreuil n’a pas été vérifiée pour nombre d’entre eux (…) et cela concerne entre 100 et 150 personnes ». L’ancien édile a déposé un recours au tribunal administratif pour des « irrégularités ». Il accuse notamment des associations locales d’avoir utilisé de « fausses adresses » pour domicilier les Roms.

Lorsqu’il parle de sa commune, Jean-Pierre Brard adopte la position de l’historien, la défaite a l’air déjà bien loin dans son esprit. Dans ses mains, son iPhone qu’il tripote machinalement. Pour lui Montreuil n’est pas la ville annonciatrice du déclin des communistes dans le département : « Montreuil n’a jamais été une ville rouge rouge rouge ! Rien à voir avec Bobigny ! J’ai enseigné à Bobigny, je connais Bobigny ! »

« Moi, je fais partie des murs à Montreuil »

Jean-Pierre Brard essaie de faire oublier cette image de baron de Montreuil, malgré lui. L’homme providentiel ? « Ah non, non surtout pas ! L’homme providentiel c’est celui qui croit qu’il a destin au niveau national. » Il veut nous montrer qu’il s’est effacé derrière la nouvelle génération. Le renouvellement ? Aucun souci : « Mais attendez, c’est une liste ! Les médias ont essayé de personnaliser sur moi, ce n’était pas prévu que j’y aille ! », se défend-il. L’un des trois colistiers explique qu’avec d’autres, il est allé « demander à la suite des législatives à Jean-Pierre Brard non pas d’être candidat, mais de travailler sur cette question. » Jean-Pierre Brard tient à préciser : « Moi dans ma vie, je n’ai jamais été candidat à rien ! On est au service d’une cause et on est désigné par ses camarades ! C’est cela la tradition communiste ! »

Il balaye la nomination de Dominique Voynet à l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS) d’un revers ironique : « C’est vrai la France marche beaucoup aux symboles depuis la Révolution ! Réduire le nombre de chômeurs à l’initiative de Hollande, d’une personne à Montreuil, en trouvant un job à Dominique Voynet pour 9 000 euros par mois, ça c’est un symbole pour les Montreuillois ! » Ce reclassement politique tout comme sa défaite, lui semblent loin : « Je suis fils d’ouvrier et instituteur de la République moi ! »

Après les bébés-Barto, les bébés-Brard. Suite à la défaite de Jean-Pierre Brard, l’un des membres de son équipe a rétorqué : « c’est vrai, vous n’avez plus Brard, vous en avez dix maintenant en face ! » Brard désigne ses colistiers et insiste : « L’avenir de Montreuil, il est fait avec eux et avec le Montreuil populaire qui a voté massivement pour nous !» Il explique : « Moi, je fais partie des murs à Montreuil, c’est comme ça hein ! Les relations de proximité avec les gens, c’est ce que les autres appellent du clientélisme, non, c’est une façon de voir la démocratie, c’est pas pareil ! »

Une nouvelle alternative de gauche au niveau national ?

unnamedQuant à Valls et au gouvernement, pour Jean-Pierre Brard, « ils ont fait le choix de beurrer la tartine du Medef et des privilégiés ! » Jean-Pierre Brard interlocuteur remet ses lunettes, pose son téléphone sur son bureau. « Nous, nous sommes avec les gens qui souffrent ! » Il glisse qu’il a « un scoop » et qu’on sera « amenés à se revoir ». « Je ne vais pas aller trop loin dans le scoop parce que la décision n’est pas prise, mais à l’évidence nous allons dans ce sens là. » Quelques secondes de silence. Il poursuit : « Nous allons proposer quavec les gens qui nous ressemblent à l’échelle du pays, nous nous retrouvions pour commencer à construire une alternative de gauche, ce sera au mois de septembre, si la décision est validée par l’assemblée générale ».

Pour appuyer cette volonté l’un des colistiers revient sur la situation à Montreuil et explique : « les élus de la majorité de la liste de Bessac vont augmenter leur indemnité de plus 20 % pour les maires adjoints. » Jean-Pierre Brard renchérit : « en même temps ils parlent de marcher contre l’austérité. C’est plus qu’incompréhensible, c’est scandaleux ! »

Au nouveau conseil municipal de Montreuil, six élus communistes. Jean-Pierre Brard tient donc à nuancer la victoire de Patrice Bessac : « il a le fauteuil qu’il convoitait, mais il n’a pas la couronne. Qui a les diamants de la couronne ? Les Verts sont le premier groupe, ils auraient même pu faire le putsch le jour de l’élection de maire puisque les Verts et le Parti socialiste ensemble sont majoritaires, c’est-à-dire que les partis austéritaires contrôlent la ville ! »

L’ancien élu de Montreuil conclut en revenant sur 1968 puis 1995. Pour lui cela ne fait aucun doute : il faut réidéologiser la France. Professionnel du storytelling, ce communiste Montreuillois de longue date a fait appel au vocabulaire guerrier : « C’est un camp contre un autre ! Ce sont ceux qui travaillent contre les privilégiés ! Entre le cavalier et le cheval celui qui pilote l’affaire c’est le cavalier ! Et aujourd’hui le cavalier c’est Valls et le MEDEF et le cheval ce sont ceux qui souffrent sont qui n’arrivent pas à finir le mois ! » Devant les locaux du CCM, il sert des mains. Il connaît le nom de chacun, la famille de chacun. Il nous laisse, sûr de lui : « Ils ont gagné, mais c’est nous qui avons gagné politiquement ! »

Anne Cécile Demulsant et Saïd Harbaoui

 

Articles liés

  • A la recherche des 500 signatures pour Anasse Kazib

    La course à la présidentielle passe nécessairement par l'étape des 500 signatures de parrainage d'élus pour pouvoir concourir au premier tour. Si pour certains candidats, ce n'est pas une question, pour d'autres comme Anasse Kazib, c'est déjà un premier combat à mener. Anissa Rami a suivi ses militants sur le terrain pour comprendre cette autre lutte d'influence. Reportage.

    Par Anissa Rami
    Le 06/10/2021
  • Zemmour : qu’importe le racisme pourvu qu’on ait l’audience

    Une nouvelle étape a été franchie dans la légitimation des propos racistes d'Eric Zemmour. Elle est venue d'un candidat de gauche, et d'une chaine d'information en continu, lors du face à face entre Zemmour et Melenchon sur BFM, jeudi 23 septembre dernier. Personne n'attendait de débat sur des propositions de fond concernant la précarité, la santé, ou encore la justice. Il n'a pas eu lieu. À la place, l'insulte, l'humiliation et la xénophobie devenus programme validé dans la course à la présidentielle. Édito.

    Par Jalal Kahlioui
    Le 24/09/2021
  • Dégoutée, la jeunesse communiste lâche-t-elle Fabien Roussel ?

    Une partie des jeunes militant·e·s du PCF, des JC (Jeunes Communistes) et de l’UEC (Union des Etudiant·e·s Communistes) se sentent trahi·e·s par les dernières sorties médiatiques du candidat du parti Fabien Roussel. Des ruptures déjà ancrées sur des enjeux de société semblent aussi se consolider, dans un choc de génération. Témoignages.

    Par Anissa Rami
    Le 15/09/2021