Le quartier des Marolles abrite un skatepark, en constante ébullition, situé entre la place de la Chapelle et la rue des Ursulines. Le mur, les rampes et le béton suintent la culture underground. Le street art et les tags vous accueillent. La puissance des baffles vous gifle. Les effluves de weed vous font planer. Bienvenue dans le skatepark le plus branché de Bruxelles. Le dress-code est décontracté. Les couleurs sont vives. Les débardeurs sont de sortie. A son zénith, le soleil chauffe l’asphalte. Les flashs des appareils numériques crépitent dans les acrobaties des riders. Les « rideuses » sont nombreuses. Elles exécutent des figures à faire pâlir d’envie Tony Hawks et ses disciples.

Assise à l’entrée du parc Emma, 17 printemps, profite du soleil et de la douce brise qui fait virevolter ses cheveux châtains. Elle est « à l’aise », expression fétiche qu’elle cuisine à toutes les sauces. La lycéenne ne comprend pas forcément l’engouement des gens pour sa ville natale. « On dit que Bruxelles est la capitale la plus touristique, mais moi je ne vois pas en quoi. J’y habite depuis que je suis née et je trouve que la France c’est plus joli ». Au moment d’évoquer l’Europe, elle hésite : « Le quartier de l’Europe ? Je ne sais même pas où c’est. Ah Schuman ! Ouais, mais je ne traîne pas trop souvent par là. Ils devraient mettre un skatepark là-bas, y a rien à faire dans ce quartier. »

Les élections européennes se profilent à l’horizon et si Emma ne peut pas encore voter, elle a déjà un avis arrêté : « La politique j’aime pas ça ! Mais j’irai voter. J’ai pas envie de me choper des amendes. J’envie les Français.  Si je pouvais m’abstenir, je le ferai. Je m’y connais tellement peu que je ne vois pas pour qui j’irai voter. Mais je reconnais que le fait qu’on me force me pousse à me renseigner. » Avant de conclure, sourire aux lèvres, « la politique c’est plus mes grands parents. Pas moi ! »

l’Europe c’est comme demain, c’est loin

Posé à côté d’une rampe que les passionnés de freestyle en BMX affectionnent, Arthur s’adonne au style libre en mettant des mots sur les maux d’un gars de 18 ans. Il nous recommande quelques artistes locaux, de la scène bruxelloise. Pour lui, l’Europe c’est comme demain, c’est loin. « Je ne me sens pas spécialement proche de l’Europe, mais de la Belgique oui. Schuman ? Je passe rarement là-bas. C’est normal que ce quartier soit différent des autres. C’est quand même celui qui accueille les dirigeants de l’Europe, les présidents, les ambassadeurs, les sommets… » Pour celui qu’on surnomme Orle, on ne badine pas avec les élections : « Si j’étais en France, je n’aurais pas voté Hollande en tout cas ! Mais je trouve que c’est bien de forcer les gens à voter. Ça reste une décision importante. On parle de voter pour quelqu’un qui va prendre la tête d’un pays, d’une ville ou être député. S’il y a une guerre qui éclate ou autre chose, ceux qui ne votent pas seront les premier à critiquer alors qu’ils avaient le pouvoir de choisir et qu’ils se sont défilés ». Pragmatique le jeune homme poursuit : « Vu que je suis déjà obligé de voter, je vais essayer d’avoir les convictions ! »

Au-dessus de la rampe de skate, un MP3 crache la fameuse chanson de Kid Cudi, Poursuit of Happiness. Enjoué et très bavard, Didier* a un joint collé au bec, il le partage avec un autre « trente nerfs » à vif, Walter.  Les « anciens » parlent de la marche du monde et de la difficulté de joindre les deux bouts. Les compagnons d’infortunes se sentent européens mais sont plus que réservés quant à l’efficacité de l’Union européenne. « L’Europe est trop faible ! Nous sommes rien d’un point de vue militaire et politique. On a du mal à affirmer notre voix et à parler d’une seule voix face à des pays comme les États-Unis et la Chine », regrette Walter. Nous revenons avec Didier sur le quartier européen de Bruxelles : « Schuman ?! C’est le luxe, c’est un quartier bourge. Tout le monde passe par Schuman, mais combien s’y arrête ? C’est pour les gens qui ont les moyens. Moi j’habite à Anneessens, c’est la street ! » Un brin rêveur il concède : « S’il y a moyen d’habiter à Schuman et de devenir le voisin d’un ministre qui vit là-bas, je signe tout de suite. »

Les deux compères ne sont que peu emballés à l’idée d’aller voter, Walter songe à s’abstenir, tandis que Didier s’insurge contre « le devoir de vote » qui devrait n’être qu’un droit. Il argumente : « Je préfère le système républicain français. Ici dans le royaume, quand tu es en difficulté socialement et que tu ne votes pas on peut te faire plonger dans le trou. Tant pis pour l’amende. Je n’ai pas envie de rentrer dans le système. Je n’ai pas envie de baiser le système. Je ne suis pas comme ça. Je demande juste à ce qu’il ne me baise pas non plus. Forcer les gens à voter c’est une grande injustice. Je demande juste à être respecté et que mes idées le soient aussi. »

« Vivre et laisser vivre » semble être le crédo de Walter le flamand et Didier le belge d’origine congolaise. Bien que plus âgés que la majorité des habitués du skatepark, ils sont amateurs de sensations fortes et de culture de rue. Ils s’appellent « amigo », fredonnent des chansons en anglais, ont des baskets de marque multinationales, des smartphones fabriqués en Asie et vivent sur le sol européen. L’UE reste cependant une chimère proche d’eux géographiquement, mais éloignée car difficilement intelligible.

*Prénom modifié

Balla Fofana et Jonathan Sollier

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