Elle a incarné Marianne lors du Carnaval 2013 de Hénin-Beaumont et pleuré à chaudes larmes quand Steeve Briois a emporté la mairie lors du premier tour des élections municipales, le 23 mars 2014 car Judicaëlle Kaita vit en symbiose avec sa ville. « Quand je suis arrivée à Hénin-Beaumont il y a 4 ans, je marchais en baissant la tête. J’avais peur à cause de tout ce qu’on entendait sur cette ville, et à cause de la réputation des habitants du Bassin Minier… » Mais ça c’était avant. Judicaëlle, 23 ans, a grandi à Roubaix puis vécu à Wattrelos dans le Nord avant que sa famille ne déménage à Hénin-Beaumont. Elle appréhendait tellement ce changement de lieu de vie à cause des clichés qui circulent sur cette région. Puis elle a commencé à relever la tête et Judicaëlle y a trouvé des gens souriants et accueillants, loin de l’image de cas sociaux ou d’inculture qui colle encore trop à la peau des résidents du Bassin Minier. « J’adore ma ville, c’est même le coup de cœur ! » s’enflamme aujourd’hui la jeune femme.

A tel point que l’étudiante à l’IUT de Lens en Process de commercialisation sur le web s’est engagée localement en politique en initiant quelques mois avant les municipales le Collectif Jeunes Motivés de Hénin-Beaumont aux côtés d’Aurélien, lycéen écologiste, Adrien, Jeune Communiste en études d’infirmier et d’autres jeunes, politisés ou non, soucieux d’un engagement citoyen. A l’origine, ils s’étaient tous rencontrés lors d’un café débat « Café repère » sur l’engagement des jeunes en politique au pub du centre ville, La Belle Anglaise.

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Cette mise sur le devant de la scène a fait réfléchir Judicaëlle sur la nature de son engagement. Mobiliser, inciter les jeunes à s’intéresser à la politique ou voter, c’est ce qui la motive. Mais devenir candidate sur une liste n’a jamais été au programme. « Pour le collectif, j’ai été la Marianne au Carnaval et ça a marqué les gens car depuis beaucoup m’appellent par ce prénom. A cette occasion, j’ai été énormément prise en photos et ça ne m’a pas particulièrement plu. Ce qui m’attire, c’est la communication, l’organisation d’événementiel, la préparation en coulisses mais pas être sous les feux des projecteurs… ».

Militante au sein du MJS (Mouvement des jeunes socialistes), Judicaëlle est donc considérée comme une jeunesse, pourtant ses références ne datent pas d’hier. Citant allègrement « la belle époque » de la SFIO, elle avoue une admiration sans borne pour… Jean Jaurès, en plus de Nelson Mandela « évidemment ». « J’ai toujours admiré la SFIO car tout le monde luttait et travaillait ensemble…. C’est ce que j’ai voulu refaire avec les jeunes de gauche engagés à Hénin-Beaumont ». Héritage d’un passé socialiste régional mais aussi familial. « Ma famille a toujours voté pour le PS, les valeurs de gauche, pour moi c’est naturel, car c’est ce qui me représente le mieux. »

Son père était encarté au Parti socialiste, et son oncle un secrétaire de l’Internationale socialiste en région parisienne. Quant à son grand-père, il fut élu pour l’Internationale socialiste en Centrafrique, le pays d’origine de ses deux parents. Fille d’un prof de math’ et d’une femme de chambre, benjamine d’une fratrie de 7, elle considère appartenir à la classe moyenne et affiche une fierté de ses deux cultures, européenne et africaine.

Et la situation en Centrafrique la bouleverse. Elle n’y est pas retournée depuis des années et ne comprend pas comment des ethnies qui vivaient en paix sont aujourd’hui divisées au point de se massacrer. « Ma sœur y est allée il y a 2 ans et tout allait bien, tout le monde vivait ensemble puis ça a basculé en conflit inter religieux qui sombre dans la vengeance. Je suis très choquée et déçue de voir comment on peut entrainer une foule à faire des choses aussi ignobles… A la maison, on regarde tout le temps les infos pour rester informés. En tous cas, je suis super contente que la France s’interpose, et je déplore que la communauté internationale n’intervienne pas plus. Au Soudan, qui est juste à côté, il y a je ne sais combien de casques bleus alors que la France doit se débrouiller presque seule en Centrafrique. Ça ne fait que confirmer les thèses de ceux qui disent que la communauté internationale n’intervient qu’en cas de pétrole sur place. Bref, le monde actuel… »

Judicaëlle ne veut pas prendre parti, vivant à des milliers de kilomètres, elle qui a reçu « une petite éducation religieuse » comme elle dit. « Mes grands pères étaient pasteurs protestants. Mais je suis laïque. La religion, c’est quelque chose de personnel que je respecte chez chacun à partir du moment où on ne m’impose pas un choix ou des pratiques… J’espère que je pourrais bientôt retourner en Centrafrique mais je ne vais pas prendre de risques en ce moment » abrège-t-elle pour changer de sujet.

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Retour à celui de Hénin-Beaumont, sa ville d’adoption où elle s’est jetée à corps perdu dans la bataille électorale des municipales. Création d’un collectif avec d’autres, tractages et portes à portes pour lutter contre l’abstention. Les sondages avaient beau annoncer le Front National gagnant, Judicaëlle et les Jeunes Motivés de Hénin-Beaumont n’ont jamais voulu perdre espoir et baisser la garde, ni cesser de militer sur le terrain. Le soir de la victoire de Steeve Briois, dès le premier tour avec 50,26% des voix, Judicaëlle est en larmes et ne souhaite pas s’exprimer à la proclamation des résultats. Elle refuse de se confier et de parler librement, comme précédemment, tellement la déception et le choc sont grands…

Un mois après le séisme qu’a représenté pour elle, la prise de la ville par le Front National, Judicaëlle n’a pas quitté le PS et le temps est « à la résistance » avec les autres jeunes des forces de gauche présentes sur la commune. « Je reste fidèle aux valeurs fondatrices du Parti socialiste surtout grâce à la rencontre et les échanges avec d’autres militants de terrain qui m’apportent énormément et me remontent le moral… Et en plus de l’association loi 1901 que nous sommes en train de créer pour pérenniser le Collectif des Jeunes Motivés, nous nous mobilisons pour soutenir la Ligue des droits de l’Homme que le nouveau maire veut priver de local pour tenir ses réunions… »

Un engagement politique, des études, sans parler d’actions bénévoles qu’elle effectue au sein d’organismes d’éducation populaire comme le Réseau Démocratie et courage pour prévenir la violence dans les établissements scolaires de la métropole lilloise, les journées de Judicaëlle sont bien remplies et laissent peu de place à ses loisirs favoris : « le cinéma et écouter de la musique surtout ! ». Pourtant ses aspirations sont celles d’une jeune fille de son âge. « Avant d’entrer dans la vie active, j’aimerais voyager… Plus jeune, j’aurais été tentée par les USA à cause des séries américaines qu’on regardait avec mes sœurs. Aujourd’hui ce sont les grands espaces et les paysages qui m’attirent : l’Australie, l’Amérique latine. Je rêve de parcourir le monde ! »

Mais avant d’imaginer s’envoler vers d’autres contrées, il y a son quotidien héninois à gérer comme sa présence au prochain carnaval. Revêtira-t-elle de nouveau le costume de Marianne tel un symbole ? « On réfléchit mais le Collectif des Jeunes Motivés de Hénin-Beaumont sera présent. Et plus motivé que jamais ! »

Sandrine Dionys

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