Tout avait pourtant bien commencé : le 24 décembre, le président de la République se rend à l’hôpital Necker de Paris avant de partir en vacances en traîneau, pardon en Dassault. Sans doute veut-il signifier par là l’attention qu’il accorde à la santé publique.

De plus, les médecins sont bien placés pour comprendre le leitmotiv du chef de l’Etat, « travailler plus pour gagner plus ». Mais là où je me trouve, c’est-à-dire à l’hôpital Avicenne de Bobigny en ce dimanche 6 janvier 2008, ça se passe mal. Le SAMU, les médecins urgentistes et les anesthésistes sont en grève.

Christophe Prudhomme est docteur au SAMU d’Avicenne, il est également délégué de Seine-Saint-Denis de l’AMUF. « Les médecins urgentistes font souvent plus de 48 heures par semaine, me dit-il, cela fait 5 ans que j’applique le leitmotiv du président ! L’Etat me doit donc environ 100 jours en temps de travail supplémentaire. » Le docteur voudrait bien partir en vacance en prenant quelques jours de RTT, mais les autres collègues seraient en difficulté s’il agissait ainsi car l’hôpital travaille déjà à flux tendu. Autre solution, il évoque la possibilité de transformer ce temps sur un compte épargne temps (CET) et de le monétiser, ce qui n’était pas prévu précédemment. Cela lui permettrait de prendre au mot les dernières propositions du gouvernement mais, remarque-t-il, « cela équivaudrait à me donner 45 000 euros ».

Le problème, fait-il remarquer, c’est que l’Etat ne peut pas payer cette somme dans le secteur hospitalier alors que l’Etat favorise les heures supplémentaires dans le privé. « Faites des heures supplémentaires », dit le gouvernement, mais ces dernières mesures ne tiennent pas réellement compte de l’arriéré accumulé depuis quelques années : 23 millions d’heures supplémentaires sont pour l’instant impayées, et 3,5 millions de jours de congés ont été accumulés dans les Comptes épargne temps par tous les salariés de l’hôpital, ce qui équivaudrait à une fourchette entre 800 et 900 millions d’euros. Au total de nombreux employés du secteur hospitalier sont donc pris en tenaille : ils sont obligés de travailler plus pour maintenir la qualité du service publique. Mais en attendant, ils ne peuvent pas transformer ces heures supplémentaires ni en temps libre, ni en salaire. L’argument électoral selon lequel il suffit de travailler plus pour gagner plus ne veut donc rien dire à Avicenne.

Des réunions de concertation doivent avoir lieu ce lundi entre la ministre de la santé Roselyne Bachelot et des organisations syndicales. La première a promis 700 millions d’euros pour payer les arriérés. Les quatre syndicats qui vont voir la ministre « ne nous représentent pas », a affirmé dans la presse Patrick Pelloux, le président de (AMUF). « A l’heure actuelle, a-t-il ajouté, il y a un mépris profond, (…) de nos revendications qui sont légitimes. Nous n’avons pas volé l’argent, ce n’est pas un conflit pour demander plus, mais simplement pour qu’on paye ce qu’on nous doit. » Et Pellous de mettre en garde : « Si le gouvernement n’apporte aucune réponse concrète dans les prochains jours, cette grève est appelée à se durcir et à s’élargir. Non seulement une généralisation, mais également d’autres moyens d’action seront alors à l’ordre du jour. »

Le personnel hospitalier a accumulé de la rancoeur. Selon le docteur Christophe Prudhomme, le problème semble s’être cristallisé depuis peu : «  Sarkozy est venu à l’hôpital Neker mais on s’en moque qu’il vienne pour faire des photos. Nous, ce qu’on veut, c’est sauver l’hôpital et être payé. » L’attitude de Roselyne Bachelot a été ressentie comme une provocation. « Elle a affirmé qu’il y avait de l’argent : mais c’est faux, tonne Christophe Prudhomme. S’il y en avait, ça se saurait. Les deux-tiers des hôpitaux sont déjà en faillite, l’argent, il est déjà parti pour colmater les fuites. C’est clair, elle ment ».

« Mensonge », politique spectacle sont les deux maux les plus souvent cités pour dénoncer la politique du gouvernement face au secteur hospitalier. « Le travail le dimanche ? On est dimanche et comme vous le voyez, je travaille ! L’instauration du service minimum ? On est en grève. On est assignés, je veux bien venir ! Travailler plus ? Idem. Mais il y a une limite à tout ! », estime le délégué de Seine-Saint-Denis de l’AMUF (photo). Une colère l’anime tandis qu’il utilise fréquemment des mots comme « mépris » ou « respect » lors de l’entretien. En même temps il sourit, comme pour atténuer son propos. On sent le professionnel de la communication qui sait enrober pour persuader sans se laisser aller au « pétage de plomb ». Mais dans le discours convenu que nous échangeons, il y a soudain une fêlure lorsqu’il parle du cas emblématique du docteur Patrick Sauval, docteur à l’hôpital Necker, décédé en 2006. Patrick Sauval, dit-il, avait accumulé des heures supplémentaires à l’hôpital Necker. « Il est décédé lors d’un congrès médical. A sa mort, son épouse Claire et ses enfants ont donc réclamé la capitalisation de ces heures supplémentaires mais le cas n’avait pas été prévu. C’est en cette fin d’année que la famille a été déboutée de sa demande après que l’affaire eut été portée au tribunal administratif. »

Le docteur Daniel Jannière de l’hôpital Necker confirme l’histoire. Chez lui aussi, la colère est perceptible : « Quand j’entends parler les gens et les journalistes sur notre grève, ça me met en colère. On ne fait pas la grève pour le pognon. Les jeunes ne veulent plus travailler à l’hôpital. Pourquoi ? L’exemple du docteur Sauval est emblématique : ça a été la goutte qui a fait déborder le vase, le vase coule de partout et nous avec. L’assistance publique a reconnu qu’il est mort en service et que sa mort était un accident de travail, dû notamment à ses nombreuses heures supplémentaires. Mais sa veuve a été laissée seule sans pouvoir obtenir la totalité de ce qui lui était dû. Alors si vous dîtes que cette grève est celle de nantis qui roulent en quatre quatre… »

Avant de partir, je demande à Christophe Prudhomme comment il envisage la poursuite de ce mouvement. Le Père Noël n’est pas passé à l’hôpital, me dit-il en souriant, « mais la politique-spectacle de Sarkozy nous a bien fait rire ». Autre façon de dire que le masque du Père Noël peut en cacher un autre et que Saint-Nicolas peut se confondre avec Mister Jack ! Le président Sarkozy est passé le 24 décembre à l’hôpital Necker, mais Avicenne attend toujours le Père Noël : on espère seulement qu’ils n’ont pas eu à la place, « L’Etrange Noël de Mister Sark » !

Axel Ardes

Axel Ardes

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