Des chaises en plastique, un pupitre, une image de Marianne projetée sur un écran ont été installés dans le salon d’honneur. Des caméras éparses trainent ça et là. Les costumes-cravates s’étendent à perte de vue. L’auditoire, pas de prime-jeunesse, est venu en nombre. Nacer Meddah, préfet de la Seine-Saint-Denis prononce le discours inaugural. Et sait qu’il marche sur des œufs : « Nous sommes tous conscients qu’il s’agit d’un sujet sensible qui demande beaucoup de délicatesse, d’humilité, de dignité. Ce n’est pas un sujet de débat d’idées, il renvoie à des histoires personnelles. Et plus qu’ailleurs, ici la diversité est forte. »

Pour étoffer son discours, il cite la tribune de Nicolas Sarkozy parue dans Le Monde, l’historien Fernand Braudel qui a écrit sur l’identité de la France et reprend une citation d’Albert Camus : « Je voudrais pouvoir aimer mon pays tout en aimant la justice. Je ne veux pas pour lui de n’importe quelle grandeur… »

Comme Nacer Meddah l’a précisé l’identité nationale ce sont des trajectoires humaines. Et quelle meilleure illustration que de donner la parole à des étrangers naturalisés ? Mariam est intimidée. Emue aux larmes, elle peine à raconter son histoire. Les larsens du micro ne l’aident pas. Fonctionnaire à la préfecture, elle a obtenu la nationalité française en 2006, elle qui est venue de Côte-d’Ivoire en 1999. « Etre française, dit-elle, c’est être une femme libre. Appartenir à un pays comme la France c’est pouvoir donner une éducation solide à ses enfants. Et c’est être l’égale de l’homme. »

Sous les applaudissements elle cède la parole à Mohammed, retraité, venu d’Algérie en 1964, naturalisé le 7 décembre 2009. Il précise qu’il a « cotisé pendant 42 ans et demi ». Il explique qu’avec sa carte de résident, il se sentait déjà français et qu’il ne lui manquait que la carte nationale d’identité. Il poursuit : « J’aime la France, je me demande pourquoi je ne l’ai pas fait depuis le temps. »

Après l’humain, place aux experts. Jean-François Sirinelli, historien spécialiste de l’histoire culturelle, explique fait référence à l’édit promulgué par François Ier instituant la langue française comme langue officielle : « Voilà le ciment de notre identité nationale. » De fil en aiguille, l’historien débouche sur la question scolaire. Et déclare sans ambages : « La France est le produit de l’histoire, de la géographie, de la migration mais le creuset reste l’école. C’est le lieu de transmission d’une culture partagée, de valeurs partagées. » Il cite la liberté d’expression et la laïcité. Pour lui, le pacte républicain c’est « être ensemble » et c’est surtout des droits et des devoirs garantis par un Etat de droit.

Jean- François Sirinelli cède la parole à une responsable associative venue parler du rôle de l’école. Elle indique travailler « dans un établissement où quoi qu’on en pense, tous les élèves sont français, même s’ils n’ont pas toujours ce sentiment ». Elle précise sa pensée : « Un jeune de Clichy-sous-Bois a du mal à ne pas être dans une sous-communauté. Les jeunes se sentent français, mais en communauté. Celle-ci peut être un repère, mais ils doivent la dépasser. Ils doivent faire fonctionner leurs talents et rencontrer le monde. »

Jamel Sandjak enchaîne. Il est footballeur et entraîneur à Noisy-le-Sec. Il raconte son histoire, précise qu’il est né en France en 1959. Pour lui, les enfants d’immigrés sont français. « Ces jeunes veulent bien être français. C’est l’histoire des ronds et des carrés. Le rond essaie de devenir un carré, mais est-ce que le carré le laissera être un carré ? Mamadou et Mohammed seront français que si Robert le veut. Mais cela vaut dans les deux sens : Mamadou n’accepte pas toujours que Mohammed veuille devenir comme Robert. »

Jusqu’ici, les contributions sont très policées. Ça change avec Thérèse Clerc, une dame vêtue d’un boubou, présidente d’honneur d’une maison pour les femmes à Montreuil. Elle commence par parler du droit de vote accordé aux femmes « par mansuétude du général de Gaulle pour services rendus pendant la guerre. » S’ensuit un discours d’où ressortent les termes de « matrie » ou « sororité », lequel devrait selon elle être accolé à « fraternité ». Elle s’inquiète pour la « laïcité qui prend un bon coup dans la figure » et cloue au pilori « la religion monothéiste qui est patriarcale ». Thérèse Clerc fustige « cette morgue française blanche, catholique, raciste, xénophobe ». L’assistance proteste avec virulence contre ces derniers propos.

Le responsable du Medef en Seine-Saint-Denis s’empare à son tour du micro. Mais semble confondre débat et opération de communication. Il disserte de longues minutes sur l’opération « Nos quartiers ont du talent ». Et insiste sur la difficulté des jeunes diplômés à trouver du travail par manque de réseau. Le problème est réel mais périphérique dans ce qui nous préoccupe ce soir.

Le dernier intervenant, Mustapha Saadi, attaque de front : « La France est un beau pays. C’est un pays difficile, qui produit de l’exclusion, qui marginalise. » Grandiloquent, il déclare : « Il est difficile d’être français quand on s’appelle Mustapha Saadi. » Invoquant à son tour l’histoire, il rappelle que l’on renvoie des personnes à l’immigration alors qu’elles sont françaises depuis des décennies. Revenant à lui, il évoque la complexité du rapport aux origines : « Jeune homme, je me suis cherché et je me suis rattaché à ma berbérité. » Il préside l’Association des juristes berbères. Des origines qui participent selon lui à « la beauté et l’esthétique de la France ».

La parole est donnée à la salle. Kamel se dit choqué de voir les termes « immigration » et « identité nationale » réunis dans un même ministère, « comme si l’immigration menaçait l’identité nationale ». Il se radoucit et raconte être devenu français « en toute conscience à 18 ans ». Il a son identité française chevillée au corps. A tel point qu’il a choisi de baptiser son second enfant « Jacques ». « Mes parents en Algérie ne m’ont rien dit, au contraire de jeunes en banlieue. » Il conclut ainsi : « Quand un pays a fait quelque chose pour vous on ne l’insulte pas. »

Kamel sera le seul représentant de ce que l’on appelle les « vrais gens ». Pas militant, il parle avec ses tripes. Ensuite, on s’attendait à ce que la salle vibre, que les échanges soient animés, polémiques. Rien de tout ça. Les platitudes s’enchaînent. Tant et si bien qu’on se demande ce que l’on fait là. Chacun livre sa contribution d’une voix monocorde, souvent écrite, téléguidée par une association quelconque ou un parti politique. Comble de l’ironie, le débat sur le débat, dans les journaux, à la télé, sur les forums, est nettement plus intéressant que le débat « en préfecture », où l’on s’ennuie ferme.

Avant de partir, nous demandons au Nacer Meddah où sont les citoyens lambda parmi les responsables associatifs, politiques et autres militants. Le préfet assure que tout a été entrepris pour faire la publicité de ce débat, via, par exemple, une annonce dans Le Parisien. Il se félicite que la soirée se soit bien déroulée.

Faïza Zerouala

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