En ce dimanche, des gens font la queue dans un gymnase discret, à proximité du musée Pompidou, au centre de Paris. Ce sont les délégués du Conseil régional du conseil musulman Ile-de-France (CRCM IDF), appelés à élire leurs représentants qui, à leur tour, éliront les dirigeants du CFCM, l’instance suprême. Une élection boycottée pour des raisons de surface au sol par le président sortant, Dalil Boubakeur, recteur de la Mosquée de Paris, et à laquelle la grande majorité des musulmans de France ne semble pas prêter un intérêt démesuré. A l’heure où j’arrive, vers la fin de l’après-midi, je découvre, entourant ce scrutin, une ambiance austère et pour ainsi dire religieuse.

Alors, la participation ? Plus importante que prévu, apparemment : 50% à 15 heures, en hausse de 5 points par rapport à la dernière élection. A 17 heures, Merzak El-Bekka, tête de liste de la Fédération nationale des musulmans de France (FNMF, proche du Maroc) dans la région, lâche, un peu marseillais sur les bords, que la participation a « facilement frôlé les 80% ! ». Elle s’établira au final autour de 76%.

Alors que Dalil Boubakeur pariait sur une forte abstention pour que son poste ne soit pas menacé, les têtes de liste présentes au gymnase préfèrent ne pas évoquer l’absence dans cette élection de la Fédération de la Grande Mosquée de Paris, proche de l’Algérie. Ce qui compte pour tout le monde, c’est « la participation », « grand vainqueur » de la journée, répètent à l’envie Abderrahmane Bouhout, tête de liste du Rassemblement des musulmans de France (RMF, proche également du Maroc) et Lhaj Thami Breze, président sortant du CRCM Ile-de-France et président de l’Union des organisations islamiques de France (UOIF).

Les personnes que j’interroge s’accordent pour dire qu’il est important d’avoir une « instance au service des musulmans ». Par pudeur peut-être, personne n’ose évoquer le bilan mitigé de cet organe créé par Nicolas Sarkozy. Après tout, le CFCM n’existe « que depuis cinq ans et donc on ne peut pas attendre beaucoup de choses en si peu de temps ».

La vérité, c’est que le CFCM croule sous le poids des rivalités entre communautés. Le RMF –qui organise ses congrès à Marrakech, sous la bienveillance de la Royauté du Maroc, mais qui « se refuse à s’identifier à des origines géographiques ou ethniques » –, entend avoir la haute main sur le CFCM, invoquant sa majorité en nombre de siéges au plan national. Soit, mais le RMF exprime ici la configuration sortante, avant élection. Le RMF profitera certainement de la défection des Algériens de la Fédération de la Grande Mosquée de Paris du docteur Boubakeur.

Abderrahmane Bouhout rejette les procès en marocanité du RMF : « Nous ne sommes pas une organisation de Marocains. » La preuve ? Alors qu’auparavant le « M » de RMF signifiait « Marocains », elle veut dire désormais « musulmans », le but étant « de travailler pour tous les musulmans de France ». On va même jusqu’à citer le mari franco-marocain de Mélissa Theuriau, Jamel Debbouze, qui dit : « La France, c’est mon père et le Maroc c’est ma mère. » Quoi de plus normal que d’avoir des relations privilégiées avec les autorités d’un pays comme le Maroc, d’où sont originaires plus d’un million de musulmans en France ? Pourquoi pas, mais le million et demi d’Algériens, dans tout ça ?

Ne revendiquant pas d’attache patriotique extérieure, l’UOIF (qui incarne la branche la plus politique, sinon « fondamentaliste », de l’islam en France), souhaite se mettre au-dessus de la mêlée. Elle refuse donc un CFCM « téléguidé par les ambassades du Maghreb ou de la Turquie (un pôle turc se présentait également aux élections, ndlr) ». L’UOIF est proche des Frères musulmans d’Egypte et de la Ligue islamique mondiale d’Arabie Saoudite. Son président Lhaj Thami Breze justifie cette proximité, qu’il qualifie de « coopération avec le monde musulman », loin selon lui de la « subordination aux pays étrangers », qui semblent être la marque des Marocains du RMF et des Algériens de la Mosquée de Paris.

Ce qui intéresse l’UOIF, c’est « la compétence et non l’appartenance ». L’image d’extrémiste qui leur colle aux basques, ils veulent s’en défaire. Ils estiment que les choses vont mieux de ce côté-là, grâce, disent-ils, à leurs efforts de communication auprès des médias et des pouvoirs publics. « Lisez Le Monde, Le Figaro… Nous qui avons toujours eu une idéologie saine depuis le départ, sommes clairement et enfin reconnus comme représentatifs de l’islam de France, notamment par Nicolas Sarkozy et Michèle Alliot-Marie (ministre de l’intérieur, chargée des cultes, ndlr). Nous sommes un rempart contre l’intégrisme. Nos imams, nous les formons en France ! » déclare Lhaj Thami Breze.

Les résultats, maintenant. En Ile-de-France, l’UOIF et son président voient leur emprise confirmée par un score sans appel de 45% des voix. Suivent à bonne distance la FNMF (dont la plupart des membres ont rejoint les rangs du RMF) avec 21%, les « mosquées indépendantes » (18%) et le RMF, qui ferme la marche (15%).

Le travail de terrain de l’UOIF dans le Rhône, à Marseille, dans le Nord-Pas-de-Calais et en Alsace devrait sûrement finir par payer au plan national et aboutir, qui sait, à l’élection du vice-président de l’UOIF, Fouad Alaoui, à la présidence du CFCM. Sauf si le RMF parvient à tirer son épingle du jeu, en récompense de la pratique cultuelle assidue des Marocains…

Badroudine Said Abdallah

Badroudine Said Abdallah

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