Petit, quand je pleurais, on me consolait souvent avec une tartine de confiture. A l’abricot et à la fraise, ma préférée, jamais à l’orange amère. On prétend que se sont les Arabes qui ont apporté la confiture, en plus d’autres trouvailles, aux Européens. Pourtant, dans l’Algérie de mon enfance, l’industrie confiturière n’était pas très développée. Il n’y avait qu’une seule marque dans les commerces : Rouiba. Des boîtes de conserve blanches ornées d’un dessin de fruit. Mais rien ne valait la confiture de ma mère. La seule à vrai dire que je mangeais. Les Rouiba n’étaient bonnes qu’à fixer les prothèses dentaires.

Je pouvais rester des heures à regarder ma mère faire des confitures. Etant alors trop petit, c’est elle qui se chargeait de tout. Dans mon souvenir, elle équeutait les fraises, les mettait dans une grande bassine en inox, puis les recouvrait de sucre. Le meilleur moment était à venir, lorsque, la cuisson touchant à sa fin, la confiture très chaude était prête à être versée dans des pots. J’entrais en extase : cette odeur de bonbon chaud, cette couleur rouge translucide m’alléchaient, tel le miel attirant l’ours. Je ne me souciais ni de la gamelle chaude ni de ma mère qui me chassait telle une mouche tenace et persistante. Face au bon pot de confiture encore chaude, la langue claque et le gourmand craque.

J’avoue que je suis un peu dur avec la confiture Rouiba. J’en mangeais quand même. A la fin du mois de Ramadan, au moment de l’aïde, elle était en rupture de stock. Et pour cause, le gâteau sablé à la confiture présent dans chaque assiette de chaque foyer, en guise d’offrande, c’était de la Rouiba. On frôlait l’overdose, et les dirigeants de cette entreprise d’Etat, eux, se frottaient les mains.

Le sucre est bien pour les enfants le plus efficace des sédatifs. Les parents d’aujourd’hui ont tout compris, ils lui ajoutent du fruit ou du chocolat comme on coupe son whisky d’eau pour ne pas se sentir coupables. Ils distribuent à profusion des Kinder et des Harribo à leur progéniture, qu’ils placent devant la télé. Les voilà en paix pour un dix minutes douches comprise. Le temps des tartines semble révolu. Couper le pain, aller chercher le beurre dans le frigo, ouvrir le pot de confiote, tartiner la marmelade pour la marmaille… Trop dur !

La confiture, maintenant, est l’affaire des grands enfants. En boîte de nuit, des culbuteuses s’en tartinent l’épiderme. Des politiques en sont tout recouverts. Voyez Eric Woerth, le ministre du travail, il s’en est mis plein les doigts. Et plus il s’essuie, plus il l’étale. Comme dans la chanson des Frères Jaques, la confiture ça dégouline, ça passe par les trous d’la tartine…Blanc et Joyandet, on leur a même mis les plumes dessus. Les voilà lookés pour aller fumer le cigare avec les culbuteuses.

Ah… On est bien loin de l’enfance. Ces hommes ont tellement claqué de la langue devant la confiture, qu’ils ont fini par craquer eux aussi.

Malik Youssef

Le coin recette : Recette de confiture empirique des dames du Jura.

Chorba Boy décline toute responsabilité si vous vous plantez dans la recette.

Les ingrédients : poids de fruits, 2/3 tiers de sucre.

La préparation : dans une bassine à confitures à larges bords « très important », y mettre dedans les fruits et le sucre. Laisser reposer toute la nuit. Le lendemain, faire cuire sur feu moyen. Quand le sucre commence à faire des bulles, c’est cuit. Recommander de ne pas dépasser les 3 kilos à la fois. Remuer, tout le temps à la spatule en bois et ne jamais écumer.

Bon appétit !

Malik Youssef

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