Le 30 septembre, l’assemblée nationale a voté l’extension de la déchéance de nationalité aux Français naturalisés depuis moins de dix ans condamnés pour meurtre d’agents dépositaires de l’autorité publique. Quelle est votre réaction ? Déception bien sûr, parce que ce débat méritait mieux que les excès et la surenchère mais la partie n’est pas définitivement jouée, c’est au tour des sénateurs de se prononcer. Le Sénat aura une lourde responsabilité et nous faisons tout pour mobiliser tous les sénateurs, ceux du Modem bien sûr, mais aussi tous ceux qui sont heurtés par l’esprit de cette loi. Par ailleurs, même votée, cette mesure risque d’être censurée par le Conseil constitutionnel. On ne peut pas multiplier les lois de circonstance sans respecter les principes du droit. Enfin, ce qui est nouveau dans cette affaire, c’est que pour la première fois de notre histoire, comme l’a rappelé François Bayrou, on met un signe « égal » entre immigration et délinquance. C’est la porte ouverte au relativisme culturel et cela ne sera pas sans conséquences sur notre vision de la société française.

Comment s’organisent les élus de l’opposition, notamment ceux du Modem face à cette proposition de loi ?

Vous savez, cette loi n’a pas que des soutiens, même au sein de la majorité. Elle a été votée avec une majorité assez courte à l’Assemblée nationale. Nos sénateurs sont mobilisés et ils ne sont pas les seuls. Moi-même en charge des questions d’intégration au Modem, je passe beaucoup de temps à expliquer les dangers de cette loi de circonstance. Les médias doivent aussi jouer le jeu. Nous ne voulons pas être dans la seule dénonciation. Le débat sur l’immigration mérite mieux que cela.

Sur le site du Modem, vous affirmez qu’il faut « trouver un consensus national au-delà des clivages et des communautés, qui associerait : gestion des flux, intégration des arrivants, droits et devoirs des étrangers et coordination européenne. » Qu’est-ce que ça veut dire concrètement ? Peut-on vraiment mettre cela en place ?

Oui bien sûr, derrière les mots, il y a des politiques publiques. La France a mis presque un siècle avant de mettre en place une politique d’accueil des étrangers visible et assumée. On le doit à Jean-Pierre Raffarin, faut-il le rappeler. Cette politique d’accueil digne doit être améliorée car si la première marche est ratée, c’est tout un processus d’exclusion qui s’enclenche. Associer droits et devoirs pour les étrangers, cela suppose que la scolarisation des enfants soit réussie, que l’alphabétisation, des femmes notamment, soit réelle, que la mixité dans les logements soit garantie. Pour les devoirs, le respect de nos règles communes et de notre laïcité, sont pour nous un tout non négociable. Beaucoup de sujets restent encore en suspens, gestion des flux, démographie, déséquilibre nord-sud, vieillissement européen, autant de questions qui ne peuvent être résolues que par consensus et avec l’adhésion des Français. Pour cela il faut dire la vérité vraie aux Français et se méfier des idées reçues.

Ces mots peuvent-ils se transformer en actes ?

Il ne serait pas honnête de dire que nous pouvons traduire nos propositions en actes car nous ne détenons pas le pouvoir. En tout cas pas le pouvoir exécutif. Il nous reste bien évidemment à faire vivre nos idées et nos propositions. C’est pour préparer cette alternance que le Modem a créé un « shadow cabinet ». 

Il y a en France des étrangers qui, comme les citoyens français, paient des impôts. Pourtant ils n’ont pas les mêmes droits. Pensez-vous qu’il faille agir sur cette question, notamment celle du droit de vote des étrangers ?

Nous avons tranché cette question puisque lors de notre congrès d’Arras l’année dernière, nous nous sommes prononcés à l’unanimité pour le droit de vote des immigrés résidant en France depuis 10 ans, lors des élections locales.

Le 29 septembre, Arte a diffusé le documentaire « La cité du mâle », qui par certains côtés, va dans le sens de l’amalgame fait parfois entre délinquance et immigration, chose que vous dénoncez dans le projet de loi Besson. L’avez-vous vu ? Si oui, qu’en avez-vous pensé ?

Vomme beaucoup, j’ai été alertée sur les conditions de diffusion de ce documentaire et sur les pressions qui ont pesé sur leurs auteurs. Cela est inacceptable. Dans une démocratie, on ne muselle pas la presse, la liberté de la presse est un bien inaliénable qu’il faut préserver coûte que coûte. Sur le contenu du documentaire, en tant que présidente d’une grande association féministe, Les Marianne de la diversité, j’ai été très attentive aux situations de souffrance bien réelles des femmes habitant les cités mais c’est aussi le cas de beaucoup de femmes qui résident dans les centres villes. C’est vrai que le film prend le parti de mettre le doigt là où ça fait mal. Mais ce film peut être un formidable support pour ouvrir le débat, même s’il prend le risque de stigmatiser des quartiers et des populations.

En même temps, je peux comprendre que beaucoup de jeunes s’insurgent contre la diffusion non-stop d’images trop négatives, qui font fi de la richesse et du dynamise des banlieues. C’est pour prendre le contrepied de ces représentations que certains ont décidé de produire leurs propres images et d’écrire leurs propres textes, parce qu’ils ne se reconnaissent pas dans la réalité décrite. La vérité est dans cette confrontation de deux visions et c’est cela qui fera avancer les choses.

En ce qui concerne le Modem, après les rapprochements de François Bayrou, tantôt avec Nicolas Sarkozy, tantôt avec Dominique de Villepin, tantôt avec DSK, pensez-vous qu’il puisse retrouver une crédibilité et effacer cette image titubante qu’on peut coller au Modem ?

Je trouve votre jugement un peu rapide et truffé de contrevérités. Vous devriez vous méfier de ce qui s’écrit dans la presse. Il faut juger aux actes. Le Modem, plus que tout autre parti, a fait le pari de son indépendance et il en a fait la démonstration aux quatre dernières élections (présidentielles, municipales, européennes et régionales). Qui peut en dire autant ? Le Modem n’a jamais eu peur des partenariats, il a ouvert la porte à tous les hommes et les femmes de bonne volonté, publiquement, en toute clarté, à ciel ouvert. Mais le partenariat ne veut pas dire vassalisation ou assujettissement, car le Modem est fier de son identité et il a payé le prix fort pour la préserver. C’est ce qui fait notre crédibilité. Quant à notre image « titubante », elle m’étonne, on nous a reproché plutôt de ne pas avoir l’échine assez souple. Mais c’est le prix de notre loyauté.

Propos recueillis par Widad Kefti

Widad Kefti

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