Vendredi 18 mai, fin de matinée. Il y a une petite fête, ce jour-là, à La Castellane, une cité du 16ème arrondissement de Marseille où Zidane a grandi. Un repas de midi est servi sur l’esplanade aux habitants du quartier. L’association culturelle Femmes du monde est aux fourneaux pour préparer un riz. En période électorale, les candidats vont à toutes les tambouilles. Le communiste Frédéric Dutoit (photo de droite) et le socialiste Henri Jibrayel (photo de gauche) arrivent sur les lieux à un quart d’heure d’intervalle. « Dire que ce devait être radieux, quand on voit ce que c’est devenu », marmonne Dutoit, complet gris clair et cravate rouge, en approchant des immeubles blancs de La Castellane, suivi de son équipe de campagne. La blancheur des murs paraît plus belle au soleil. Et le ciel est plus bleu que bleu. Six mille habitants, 50% de chômage, disent les statistiques. Mais l’humeur n’est pas aux statistiques déprimantes. Le candidat du PCF est venu sans son jeune suppléant, Nabil Kadri (lire le prochain article). « Il est commercial, il travaille », explique Frédéric Dutoit pour justifier son absence.

 

J’aperçois Henri Jibrayel, 56 ans : costume sombre de belle façon, chemise blanche, cravate soyeuse, lunettes de soleil monture écaille. Et les cheveux : un gris perle ramené en arrière en fines vaguelettes. L’homme a des airs de Méditerranéen endimanché passé chez le barbier. Henri Jibrayel est d’origine libanaise et sait soigner son apparence. A La Castellane, au milieu des ados en short et claquettes, il a tout d’un seigneur parmi ses féaux. En bonne entente républicaine, Dutoit et Jibrayel prennent ensemble l’apéro dans un café de la cité. Pastis pour le communiste, menthe à l’eau pour le socialiste. Alors qu’ils échangent des propos convenus, je pose une question non moins convenue au candidat du PS: « Pensez-vous avoir des chances de gagner ? » Henri Jibrayel retire son verre des lèvres de sa bouche et me fixe sans lâcher mot pendant plusieurs secondes. « Vous me poserez des questions tout à l’heure », dit-il enfin. Je sors du café où des jeunes débattent chaudement des élections législatives. Eux au moins parleront. La discussion porte sur les mérites supposés du socialiste qui, en tant que membre du conseil général, décide avec ses collègues de l’attribution de subventions aux quartiers populaires et en particulier à La Castellane. « Moi, on n’achète pas ma voix avec un logement », lance un partisan de Karim Zeribi, le candidat de la Nouvelle Gauche. « Jibrayel, il a fait la mosquée, il a refait le centre social, c’est lui qui fera le stade de foot en pelouse », réplique un supporter du socialiste. « Mais quelle mosquée ? C’est un appartement dans la cité, s’étrangle le premier. Vous avez vu la démocratie ? Non mais, vous avez vu la démocratie ? » Je glisse: « Il vit de quoi, Jibrayel ? » Ça n’attire pas de commentaires sur le moment, mais j’aurais mieux fait de me taire.

 

Quelqu’un me demande ce que je pense de tout ça. Je réponds que si j’étais résident de la 4ème circonscription de Marseille, je voterais pour l’un des deux candidats de la diversité, Karim Zeribi ou le centriste Slimane Azzoug, estimant important que des députés issus de l’immigration siègent à l’Assemblée nationale. « Il faut que tu saches que les gens, ici (la plupart d’origine maghrébine, ndlr), ne votent pas pour les Arabes. » La répartie fuse: « Mais les Arabes votent pour n’importe qui », assène l’électeur de Zeribi. Un représentant de Jibrayel: « Ce n’est pas parce que je suis arabe que je vais voter pour un Arabe. » Fin de la tchatche. Je rejoins la cour où des gens sont en train de manger. Henri Jibrayel est attablé. Je m’approche de lui pour une courte interview. « Prenez place, prenez place », invite-t-il, prévenant. Assis face à lui, l’un de jeunes qui débattaient plus tôt. Il attaque: « Allez-y, maintenant, posez à Monsieur Jibrayel les questions que vous nous avez posées tout à l’heure. Demandez-lui de quoi il vit, c’est bien ça, non, que vous vouliez savoir, de quoi il vit ? C’est vous qui avez dit que vous voteriez pour Zeribi ou Azzoug. » Henri Jibrayel se régale de cette situation gênante. « Tu vois, dit-il au jeune, il suffit, comme moi, de ne pas avoir un look comme les autres pour être pris pour un mafieux. Vous vouliez savoir de quoi je vis ? reprend-il. Je suis conseiller général et retraité des postes. » L’interview se poursuit. Que pense-t-il de la concurrence à gauche ? Lui, Dutoit, Zeribi, ça fait du monde. « Il n’y a qu’une gauche, celle des candidats du Parti communiste et du Parti socialiste. C’est quoi, la Nouvelle Gauche ? Qu’il me montre les statuts de son parti, Zeribi. Je respecte la démocratie, mais que quelqu’un qui n’a rien fait pendant cinq ans se mêle à la campagne électorale dans la dernière ligne droite, ça, je ne peux pas l’accepter. Moi, je suis sur le terrain toute l’année, samedis et dimanches compris. »

 

Pour mémoire, Karim Zeribi était déjà, en 2002, candidat dans la 4ème circonscription des Bouches-du-Rhône sous l’étiquette Pôle Républicain. Henri Jibrayel, lui, était le suppléant du socialiste Patrick Menucci. Mais depuis son accession au conseil général en 2001, dont il est devenu l’un des vice-présidents, il a beaucoup semé dans les quartiers. Pas touche à sa récolte.

 

Antoine Menusier

Antoine Menusier

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