La porte du métro s’ouvre. Ils sont quelques-uns à en sortir. Ils portent, pour la plupart, des sacs-à-dos. Ils ont le crâne dégarni par la calvitie guerrière. Ils prennent la première sortie. Ils veillent à leurs arrières, regardent à gauche, à droite. Méfiants. Prennent l’escalier principal. A l’extérieur, les ornements dorés de l’Opéra Garnier crament sous le soleil matinal. Sur les marches de l’académie de musique, un groupe de militants chantent à tue-tête. Loin de la poésie des chants lyriques, ils s’obstinent à hurler quelques slogans. « Le travail, aux Français » côtoie le titre phare de la matinée : « Marine, présidente ! »

Ce n’est ni à une pièce comique à laquelle nous vous convions, ni à un opéra onirique. Ce dimanche, c’est une pièce dramatique, « le traditionnel défilé du 1er Mai du Front national en l’honneur de Jeanne d’Arc », qui se joue sous nos yeux. « Ça fait 25 ans, que je viens ici, lance, en fouillant dans sa mémoire, une dame octogénaire. » Vingt-cinq ans qu’elle se lève, chaque 1er Mai, qu’elle s’apprête, qu’elle badigeonne ses lèvres de son rouge, assez maladroitement. « Jean Marie est un bel homme, costaud, qui a toujours été honnête », dit-elle. Les drapeaux français ne s’essoufflent pas. Ils battent la cadence à la manière d’un orchestre commandé par un virtuose.

Il porte une casquette « France », ne dira pas son prénom. Il est imberbe. « J’ai 13 ans. » Il fait valser un drapeau français. Il répète ce que son père et sa mère se sont ingéniés à lui expliquer, tant d’années. Il lâche timidement : « Y’a trop de délinquance. » Il réfléchit avant de parler, bafouille : « Moi, j’aimerais manger du porc, mais y’a quasiment que du halal dans mon école. » Il récite comme un acteur déclame le texte tragique d’un auteur. Il est l’acteur, ses parents semblent être les auteurs. Plus loin, deux gamines préviennent d’office : « C’est nos parents qui nous ont appris. » Elles ont 13 et 17 ans, elles ont des boucles blondes que les danseuses étoiles nouent en chignon.

L’opéra entame un nouvel air. « Première, deuxième, troisième générations, nous sommes tous des enfants de Le Pen », crient « le peuple ». Un ballon « Marine 2012 » s’envole pour ne former qu’une tache bleu marine dans un océan bleu ciel. « C’est un parti de jeunes », soutient un homme aux yeux bleus foncés. Un bleu à l’âme, gorge serrée, une âgée sanglote : « Mon fils n’a pas d’emploi. » Voilà donc le « peuple » que Marine Le Pen s’en va défendre jusqu’à l’année prochaine et l’élection suprême.

« Moi, je voterai pour elle, comme je le fais depuis quatre ans », promet, déterminé, un jeune aux cheveux ébouriffés. Une grand-mère ajoute : « Moi, j’ai voté FN depuis que ça existe. Avant, je votais à droite. Pour l’année prochaine, je sais pas comment ça se passera. Seul le Dieu-Saint le sait. » Le « Dieu Saint », le même qui peut nous protéger d’une vague marine comme cette vague humaine qui déferle, ce dimanche matin, dans les rues de Paris. « La préfecture ne nous donne que des petites rues. Pendant que les immigrés clandestins ont les plus grandes places pour défiler », s’indigne, venue seule au défilé, une autre grand-mère.

Le ballet est lancé dans la capitale. La police interne du parti lutte pour protéger Marine et son paternel, Jean-Marie, toujours sur ses deux pattes, toujours souriant et toujours malentendant, dit-on. On ne cite plus le patronyme qu’ils partagent, tellement on nous le ressasse chaque jour. « Maintenant, notre parti a sa place dans les médias. Il était temps », entend-on fièrement. Il est temps que le parti qui « aime les étrangers tant qu’ils s’intègrent » ouvre ses ailes à la façon d’un aigle des bois. Grandiose. Il est temps de saisir la place royale que l’électorat semble prêt à leur offrir.

Le Boléro de Ravel accompagne le dernier acte. Jeanne d’Arc, tout d’or vêtue, est empêtrée dans une forêt de drapeaux français. Un homme nous lance à la cantonade qu’on est « du côté des égorgeurs du FLN ». Les langues se délient. « C’est pas qu’il y a trop de Noirs en équipe de France, mais… » Il est temps de fuir cette sinistre pièce. Il est temps de sortir de ce triste décor bleu-blanc-rouge. Jusqu’à maintenant, on espère que cette pièce n’est en fait qu’un sale cauchemar…

Mehdi Meklat et Badroudine Said Abdallah

Articles liés

  • Le plus jeune député de France refuse de serrer la main au RN : qui est Louis Boyard ?

    Il a refusé de serrer la main à un député RN à l'assemblée nationale, il est le plus jeune député métropolitain de l'histoire de la Ve République française, il défend la jeunesse et les combats écologiques... Qui est Louis Boyard, député NUPES de la troisième circonscription du Val-de-Marne ? En s’imposant au second tour des élections législatives face à Laurent Saint-Martin, député sortant LREM, le jeune homme de 21 ans a créé la surprise. Portrait.

    Par Ayoub Simour
    Le 30/06/2022
  • « Strike » réussi pour la NUPES en Seine-Saint-Denis, malgré l’abstention

    En Seine-Saint-Denis, c’est un pari gagné pour la NUPES, qui visait sans détours le strike pour ces élections législatives. 12 circonscriptions sur 12 pour l'alliance de la gauche qui regroupe LFI, PS, EELV et PCF, qui détenait déjà sept circonscriptions, sous les couleurs du PCF et LFI. Le mot d’ordre qui semblait utopique pour certains est donc devenu réalité.

    Par Anissa Rami
    Le 20/06/2022
  • Face à la crise du logement, le gouvernement dans le déni

    Le résultat du second tour des législatives provoquera-t-il un remaniement ? En attendant, le ministère du logement est aux abonnés absents, depuis le 20 mai dernier. Une décision qui laisse bon nombre d’acteurs dubitatifs, alors que la crise du logement s’aggrave. Le président de l’association Droit au logement (DAL), Jean-Baptiste Eyraud, pointe, amer, les manquements du gouvernement.

    Par Céline Beaury
    Le 17/06/2022