Vendredi soir, les habitués du Fort de l’eau, brasserie face à la mairie de Saint-Ouen, se sont fait un peu voler la vedette. Réda Didi lançait Graine de France, un cercle de réflexion politique centré sur les quartiers populaires. Un think-thank, pour parler plus 6e arrondissement. Hasard ou pas, Fort de l’eau, c’est aussi le nom d’une ville algérienne jadis sous domination française. Les choses ont changé.

Ce n’est pas Howard Dean et Karen Finney, présents ce soir qui diront le contraire. Lui qui fut gouverneur du Vermont puis candidat à la primaire démocrate de 2004, qui a suivi Barack Obama jusqu’à son arrivée dans le bureau ovale, en janvier 2009, veut croire que le changement est inéluctable, même en France. Cet ancien chef du Comité national des démocrates, de 2005 à 2009, et la directrice de communication du parti, ont tenu à participer à ce lancement. Les deux Américains sont pragmatiques. Pas de temps à perdre. Dans la petite salle de restaurant, on a poussé les tables, mis des chaises style rustique à dispo et surtout préparé une belle table pour Dean et son staff.

A l’entrée, Randiane Peccoud de l’ambassade américaine à Paris accueille les arrivants, note leurs coordonnées. Et oui, c’est ça, la stratégie américaine. Rien ne se perd, tout se conserve… C’est un peu la recette du succès d’Obama. Ce que Karen Finney confirmera durant la soirée. « Aller frapper aux portes, constituer des listes de contacts, Obama a compris comment faire aller les gens aux urnes », explique-t-elle dans sa langue maternelle, l’anglais. Mais, Gillian, l’interprète est là. Une soixantaine de casques de traduction a été prévue. Ce soir, le Fort de l’eau, c’est un peu l’Onu.

L’heure tourne et la salle se remplit. Il est temps de commencer. Après un temps accordé aux journalistes, le débat est lancé à 16h45. Il faut respecter le timing. Deux Américains à Paris, ça enchaîne les rendez- vous. Réda Didi, costume sombre, chemise blanche, prend la parole. C’est lui qui anime la soirée. Micro en main, « il remercie chaleureusement les deux démocrates de leur présence, ce soir à Saint-Ouen ». Howard Dean, veston bleu, cheveux grisonnants, a l’allure d’un homme simple et accessible. Pas trop de décalage avec la brasserie familiale. Karen Finney, elle dégage une classe naturelle. Plutôt facile, c’est une belle femme.

Pendant, ce temps d’autres visages font leur apparition dans l’arrière-salle de la brasserie. Pas question de manquer une telle affiche. D’autant que la salle des fêtes initialement prévue pour accueillir la délégation américaine est passée à la trappe. Mamadou Keïta, conseiller municipal sur une liste indépendante, préfère le préciser. « Nous nous sommes heurtés à des frilosités. » Il n’en dira pas plus. Le linge sale, ça se lave en famille.

Surtout lorsqu’il est question des quartiers populaires. Dean est venu délivrer un mode d’emploi à des jeunes militants en mal de positions éligibles. L’auditoire, attentif, boit ses paroles. Difficile de faire autrement. Obama à la Maison Blanche, c’est un peu grâce à lui. Internet en politique, c’est encore lui. « Obama a touché son électorat, 80% grâce aux réseaux sociaux », rappelle t-il. Facebook, Twitter, my space, ce n’est pas que pour le fun, alors ? Et d’ajouter, sans condescendance, « Internet n’est pas beaucoup utilisé par les politiques en France ».

A ses côtés, Karen Finney livre les secrets de cette campagne qui a fait rêver tant de gens. « Nous avons commencé le travail quatre années auparavant. Nous sommes sortis de la structure traditionnelle des partis. Par exemple, nos militants ont beaucoup discuté avec les voisins, car les gens croient plus à ce qui se dit dans le voisinage qu’à la télévision. »

Le public semble emballé. Il est 17h30, la salle va pouvoir prendre la parole. Boujema Hadri, journaliste, est là pour gérer le micro. Crucial. Les habitués des colloques le savent bien. Un micro, ça suscite, chez certains, des envolées lyriques. Ce soir, on n’y aura pas droit. Ce serait dommage de se ridiculiser devant les maîtres du monde…

Réda Didi appâte avec l’identité nationale. Dean, diplomate, finira par dire que « c’est un débat stérile ». Ce soir, on est tous américains. Un jeune de Sciences-Po l’interroge au sujet de « la difficulté de prôner des valeurs universelles sans tuer sa propre identité ». L’occasion pour Dean de revenir sur « ses origines de Blanc privilégié, confronté à Yale à la réalité des Afro-Américains ». On est dans la confidence. C’est ce qui rend son message convaincant. On n’est pas trop habitué, en France, à ce ton de suprême proximité.

Une journaliste l’interroge sur « les raisons qui poussent les Américains à s’intéresser aux quartiers populaires en France ». Langue de bois ? Dean parle de « justice sociale ». Sans un mot de plus. Les questions fusent mais pas de confrontation comme c’est souvent le cas avec les politiques du terroir. Alors quand un jeune élu de Gonesse confie son désarroi face au « choc des civilisations qu’il constate en France », Dean rappelle que « l’être humain a un côté noir ». Et d’enchaîner, Kennedy dans la formule : « Ne demandez pas à l’élite, faites-le ! » Pas angélique pour un sou : « Aux Etats- Unis, aussi, il y de la discrimination mais ne rentrez pas dans ce type de débat. Enrôlez les gens autour de vous. Si les partis ne vous prennent pas, créer le vôtre ! »

Un mini-show à l’américaine. Au fond, assis sur les tables, une partie du public écoute. La salle est trop petite. Pendant deux heures, on se serait cru dans un QG démocrate. Graine de France, yes, you can !

Nadia Moulaï

Photo : Howard Dean en campagne, le 12 septembre 2008, à Portland.

Nadia Moulaï

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