Une abstention énorme, une victoire étriquée de la gauche, une poussée contenue de la droite… Que faut-il retenir des élections départementales de 2015, en Seine-Saint-Denis ? Un désaveu profond de la société à l’égard des partis politiques traditionnels, d’abord. Mais pas seulement. Analyse.
La gauche a eu chaud, la gauche a tremblé, mais la gauche conserve la Seine-Saint-Denis. Le deuxième tour des élections départementales a confirmé ce que le premier tour avait dessiné. À la faveur d’une union in extremis des partis de gauche, socialistes et communistes sortent vainqueurs du second tour. CBTQBFzXEAAOUXyLa prochaine assemblée départementale, élue pour six ans, comprendra vingt-deux élus de gauche (12 PS et apparentés, 10 FDG, 2 EELV) et dix-huit élus de droite (12 UMP, 6 UDI-Modem). Au-delà de la simple arithmétique, le scrutin permet de tirer plusieurs enseignements précieux.
1. Le 93 poursuit sa dépolitisation
66 % d’abstention, soit trois points de plus qu’au premier tour. Deux tiers des électeurs dionysiens ne se sont pas déplacés pour voter, ce dimanche. Un chiffre record qui cache une (autre) réalité alarmante. L’assemblée départementale qui siègera pendant six à Bobigny a été élue par 280 000 personnes… sur les 1,4 million d’habitants que compte le département. Autrement dit, plus de 80 % des habitants du département n’ont pas choisi leurs représentants.
Qu’il est loin, le temps du 93 ouvrier, empreint d’une forte culture ouvrière, si volontiers politisé. Aujourd’hui, l’immense majorité de la population dionysienne s’écarte comme de la peste de la chose politique. Étrangers qui n’ont pas le droit de vote, citoyens désabusés, électeurs déçus de l’offre politique proposée : l’abstention a 1001 visages en Seine-Saint-Denis, mais une seule réalité qui s’ancre, élection après élection.
2. La Seine-Saint-Denis n’est plus un fief de gauche…
À cette dépolitisation s’ajoute un nouveau constat. Pour la première fois de son histoire, la gauche a été inquiétée en Seine-Saint-Denis. Les électeurs ne sont plus affranchis à un quelconque parti. Ils semblent même rejeter la politique traditionnelle, comme en attestèrent les succès des listes citoyennes aux municipales de 2014. Plus qu’à des partis, ce sont à des valeurs, à des exigences que s’intéressent les Dionysiens. D’où un vote de plus en plus imprévisible, pouvant se porter sans complexe sur l’UDI ou l’UMP.
3. … mais la Seine-Saint-Denis reste un département de gauche
Majorité précaire, mais majorité quand même. Mise en danger au premier tour, la gauche a su mobiliser suffisamment pour conserver sa mainmise sur les affaires départementales. Avec 22 sièges sur 42, socialistes, écologistes et communistes n’auront pas besoin des voix de la droite pour gouverner. Reste à savoir dans quelle mesure ce résultat traduit l’ancrage politique de l’électorat local. Deux ans après avoir voté à 65 % pour François Hollande, la Seine-Saint-Denis est-elle toujours de gauche ?
4. Un pas de plus vers l’union de la gauche ?
Les élections municipales et cantonales de 2008 avaient constitué un tournant dans l’histoire politique du département. Après quarante ans d’union de la gauche, Claude Bartolone se lançait dans une entreprise de destruction de la ceinture rouge. Le PCF se voyait ravir le Conseil général, ainsi que plusieurs mairies emblématiques, comme Aubervilliers et Montreuil. Six ans plus tard, deux paramètres ont évolué : Bartolone n’est plus (directement) là et la gauche se retrouve face au danger imminent de l’alternance. Résultat, une alliance politique respectée partout, y compris là où les règles de désistement ne l’étaient plus (Saint-Denis ou Aubervilliers, entre autres). De quoi présager d’une union retrouvée entre anciens amis roses et rouges ?
5. Des gagnants et des perdants
Il est bien un homme qui sort incontestablement épargné par le tourbillon électoral : Stéphane Troussel, président (PS) du CG93 depuis 2012, est élu avec 61,5 % des voix à La Courneuve. Un résultat qui devrait l’amener à être confortablement réélu à la tête de l’assemblée de Bobigny. Sur le plan national, Claude Bartolone voit validée sa stratégie entamée de longue date. Contrairement à Martine Aubry (Nord), Manuel Valls (Essonne) ou même François Hollande (Corrèze), il est l’un des seuls ténors du PS à voir sa terre d’élection rester dans le giron de Solférino.
Ailleurs, Philippe Dallier, patron de l’UMP locale, sort plutôt satisfait de cette élection. Malgré la défaite, le maire des Pavillons-sous-Bois gagne son bras de fer local avec l’UDI et s’offre même le luxe de battre, sur son canton, les socialistes Sylvine Thomassin et Gilbert Roger, respectivement actuelle et ancien maires de Bondy. Jean-Christophe Lagarde et Bruno Beschizza voient, à Drancy et Aulnay-sous-Bois, leur première année municipale récompensée par une victoire large.
À l’inverse, les défaites de la gauche à Bondy, mais aussi à Sevran-Villepinte (31 voix de retard) ou Gagny (21 voix) sont autant de signaux emblématiques qui fragilisent la victoire socialiste. Olivier Klein, l’emblématique maire de Clichy, doit lui aussi s’incliner face à un binôme de droite. Les communistes gagnent enfin la bataille la plus indécise de ce second tour, à Bobigny. Un an après leur défaite aux municipales, le Front de Gauche prend une (première ?) revanche face à l’UDI.
Ilyes Ramdani

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