La foule coagule. Les artères sont bouchées. Le métro Trocadéro fermé. La police quadrille le quartier. Tous les sens sont sans issues et les sens interdits sont sans dessus-dessous. « Je suis arrivé ce matin, mais je n’arrive pas à atteindre la scène », dit une dame qui rougit au soleil. Parquée derrière une barrière, elle regarde la route. Elle dit : « Je suis pas venue pour la fête du travail, mais pour le voir et prendre le soleil ». Elle conclut : « Peut-être que Sarkozy passera par là, en voiture, quand il partira ». Ou pas.

1er mai. Le muguet dépérit un peu partout. C’est la fête du travail. Et, au Trocadéro, c’est la fête du « vrai-travail », rebaptisée « vraie fête du travail ».  Aprés Marine, qui a déferlé avec ses acolytes rasés en fin de matinée. Pendant que les ouvriers-syndiqués battent le pavé de la Bastille, avec hargne. Sarkozy monte sur scène. « Vous êtes 200 000 » crie-t-il, tel un rockeur presque rêveur. Il y a, vu de loin, moins de 100 000 personnes. Mais autant de drapeaux.

A la sortie du métro Iéna, quatre hommes et une femme portent des tee-shirts violets « No Sarkozy Day ». Cinq policiers les entourent. « On n’est plus en démocratie » s’affole la voix féminine. Un homme explique : « On se baladait avec nos tee-shirts et on s’est fait agresser par des militants UMP. Depuis, la police nous encadre ». Plus tard, dans la soirée, on apprendra qu’une journaliste de Mediapart et une pigiste-journaliste se sont, elles aussi, faites agresser par des militants échauffés.

On s’engage dans l’avenue Kleber. Il faut passer un point sécurité. Trois jeunes blondinets s’alcoolisent à la bière à cinq euros. « On voulait aller chez l’arabe là, ça aurait été moins cher, mais toute sortie est définitive » lance l’un en plein air, en pointant les policiers qui filtrent les entrées. Les trois ne travaillent pas. Ils disent, quasi-synchronisés : « On est lycéens ».  Ils continuent, quasi-clones du gourou : « Hollande n’a aucun passé politique et s’il passe, on sera pire que la Grèce ».

Une autre fournée de jeunes. « Non, on n’est pas venu fêter la fête du travail. On est venu pour le voir », disent-ils sans le voir, bloqués à des mètres de leur maître. « Moi, je suis catho », commence le premier. Et le garçon de 15 ans de poursuivre : « Si Hollande passe, il va autoriser le mariage gay. Ca, c’est une catastrophe. Parce qu’un homme, c’est fait pour être avec une femme ». Il s’arrête. Son copain, qui termine son coca, approuve d’un signe de tête. Le garçon, sur sa bonne lancée, continue : « Si j’avais le droit de vote, j’aurais voté Marine au premier tour et Sarkozy au second ». L’ami ré approuve.

Voilà du vrai travail dans la vraie fête du travail. Un blond qui porte les couleurs de la France dans son dos : « J’ai été serveur, livreur… C’est un plaisir de travailler. Et là, c’est le rassemblement de tous les travailleurs ». Une femme, lunettes noires d’une marque drôlement chère, fourrure en plein soleil, lance dans un rire perçant : « Moi, je ne travaille pas. Enfin si, quand je veux, parce que je suis designer ». Re-rire qui vient de la gorge.

Le soleil fait tomber les vieilles comme des mouches. La croix rouge accourt à leurs secours. Respirations profondes. Inspirations douloureuses. Expirations difficiles. Un militant de 19 ans embraye à la quatrième vitesse : « Le travail, c’est essentiel. D’ailleurs, être aidé, c’est pas un droit. Et on doit vivre de son travail ». Le gars dit le mot « assisté ». Son ami, 24 ans, insistant, dit le mot « assisté ». Il reprend : « Les français en ont marre de voir qu’ils travaillent et qu’à côté, pour le même salaire, il y a des assistés ». Et une fille qui ressent Sarkozy jusque dans ses tripes classe le dossier : « Notre société doit être basée sur le mérite ».

La voix de Nicolas Sarkozy résonne dans les bronches urbaines. « Nous ne voulons pas du socialisme ». Liesse de la foule agglutinée. « On ne renoncera pas à nos racines chrétiennes. Jamais ». Liesse de la foule agglutinée. Il termine par saluer « Carla ». Le dernier mot de son discours, « Carla ». On redescend la rue. Croise deux militantes UMP, vraies travailleuses, qui vendent du muguet inodore.

Claude Guéant déboule. Son cortège de voitures sombres s’empresse à toute vitesse. Mais, au passage, il entrouvre sa fenêtre et fait le V de victoire. Il s’éloigne, et va se remettre au vrai travail. En sachant, évidemment, que le travail ne paie pas toujours.

Mehdi Meklat et Badroudine Said Abdallah

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