Lors d’une rencontre avec des journalistes et des analystes de l’opinion mercredi 2 octobre, la présidente du Front national a affirmé qu’elle aurait recours à la voie judiciaire pour contester une expression qui colle à la peau de son parti, « extrême droite ». Décryptage d’une stratégie de dédiabolisation qui a ses limites.

La dédiabolisation, qu’est-ce-que c’est ? C’est le terme tendance repris dans tous les médias et sur internet pour expliquer la nouvelle stratégie du Front national. Vous ne me croyez pas ? Faites un test ! Écrivez dédiabolisation dans un moteur de recherche (Google par exemple) et vous verrez directement apparaître FN ou Marine Le Pen.  La dédiabolisation consiste à faire perdre à quelque chose ou à quelqu’un son caractère ou sa réputation qui est jugée diabolique. L’objectif étant de rendre ce « quelque chose » ou ce « quelqu’un » respectable, abordable ou fréquentable. Vous l’aurez bien compris, la diabolisation en est le principe inverse.

Depuis son élection en janvier 2011 en tant que présidente du parti de son père, Marine Le Pen n’a qu’un seul objectif : rendre son parti politique plus fréquentable pour pouvoir (enfin) exercer le pouvoir.  Elle souhaite dépoussiérer l’image ringarde, réac et raciste qui colle à la peau du FN. Pour le dédiaboliser, Marine Le Pen se place en tant que victime des médias. Elle déplore le fait que son parti ne soit pas traité comme les autres. Il y a encore quelques temps, la présidente du FN se plaignait du fait que l’on ne parlait pas assez de sa famille politique à la télévision. A présent, elle estime que le traitement médiatique qui est fait de son parti n’est pas réaliste. Selon elle, les Français « particulièrement à droite, expriment une lassitude sur la manière dont on combat le Front national, et notamment l’axe de diabolisation ». À l’accusation de « parti héritier de l’extrême-droite classique antirépublicaine », elle rétorque par le fait que son mouvement « respecte l’intégralité des règles républicaines ».  Elle pense « qu’affubler le Front national de ce terme volontairement péjoratif d’extrême-droite est une faute déontologique de la part des journalistes, un acte de militantisme et une bavure intellectuelle. »

Par cette déclaration Marine Le Pen met tous les journalistes dans le même sac et en profite pour se placer en victime. Il n’y aurait plus aucun journaliste qui soit neutre, ils seraient sans éthique, donc malhonnêtes. Toujours selon elle, les journalistes seraient des militants politiques ou politisés, loin d’être objectifs, qui commettent des fautes graves lorsqu’ils parlent du FN. En d’autres termes, les journalistes seraient les méchants et le FN le gentil. La dédiabolisation passe par la victimisation. Se placer en tant que victime, c’est faire appel aux bons sentiments des citoyens et obtenir leur adhésion en s’attribuant le rôle de victime d’une injustice, en l’occurrence, d’un complot politico-médiatique.

Au delà de la bataille sur les mots, dans un souci d’honnêteté intellectuelle, intéressons-nous aux faits pour essayer d’y voir plus clair. Si en apparence le FN a imposé à ses adhérents d’éviter toute sortie médiatique ou publication qui pourrait nuire à la nouvelle image que souhaite se donner le parti de « droite nationale », il se voudrait aussi légitime que le PS ou l’UMP. En creusant, on se rend compte que la tentative de dédiabolisation a ses limites et que les faits parlent plus que les mots. Mardi 1er octobre, grâce à Twitter on apprenait que Philippe Vardon qui a un CV assez lourd en matière de xénophobie et de racisme (chants nazis, participation à des mouvements skinheads, fondateur de l’association islamophobe Nissa Rebela…) a sa carte du Rassemblement Bleu Marine (RBM).

Le RMB serait selon le FN « une association de loi 1901 visant à réunir l’ensemble des patriotes attachés à la République française et à la souveraineté nationale. » Notons que Philippe Vardon avait été exclu du Front national par Marine Le Pen elle-même, et qu’il a réussi à intégrer l’association du RMB. Étrange paradoxe. L’explication est la suivante : le ménage effectué au sein du FN a servi à appuyer la stratégie de dédiabolisation en mettant en scène une chasse aux sorcières au sein du parti frontiste afin de faire croire à l’opinion publique que le Front national est devenu un parti respectable qui ne tolère plus aucun dérapage. D’un autre coté, afin de ne pas perdre l’adhésion et le vote de groupes xénophobes et antirépublicains (dont Philippe Vardon est l’un des leaders) on leurs permet, en guise de lot de consolation, de faire partie d’une association : le Rassemblement Bleu Marine. Ce rassemblement permet, entre autres, d’accueillir ceux qui partagent les idées du FN mais qui sont jugés trop virulents et/ou violents pour être membres du parti.

La pratique de dédiabolisation pour Marine Le Pen et les responsable du FN consiste à faire le grand écart entre une image de parti politique « comme les autres » qu’ils souhaitent imposer en faisant la guerre aux mots qui ont une connotation péjorative (et à ceux qui les emploient) comme «  racisme », « xénophobie », « extrême-droite ». Ces termes soulignent une réalité brutale que les leaders frontistes essayent d’atténuer, d’embellir et de rendre plus lisse. Cependant, conscients que dans cette guerre qu’ils mènent contre des termes qui caractérisent, historiquement, le combat des membres du Front national, ils proposent aux militants les plus violents de passer par le laboratoire des idées du FN. Ce laboratoire, c’est le Rassemblement Bleu Marine qui est une association et non pas un parti politique. La dédiabolisation se fait au prix d’un numéro d’équilibriste entre le lissage de l’image sulfureuse du FN et la tentation de conserver une base de militants actifs au passé et au présent troubles, comme Philippe Vardon.

Balla Fofana

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