[#PRÉSIDENTIELLE2017] Que se passe-t-il quand le Front national gouverne une ville ? Dans son essai Le Front du mépris, Bérenger Boureille étrille la gestion de sa commune, Mantes-la-Ville, par le FN sans éluder la responsabilité de la gauche. Le professeur de français rapporte comment sa ville natale est passée au FN en 2014, en mêlant parcours personnel et enquête de terrain pour comprendre la réalité de l’extrême droite aujourd’hui au niveau local.

Bérenger Boureille fait sa première apparition dans le monde du livre avec Le Front du Mépris où il démontre la montée du Front national, au travers d’une enquête de terrain, dans sa commune natale, Mantes-la-Ville (Yvelines), cité autrefois industrielle des confins de l’Île-de-France. Dans cet essai, l’auteur tente de décortiquer la percée du parti d’extrême droite dans le bassin mantevillois comme « le résultat des politiques des années 1960 visant à dissoudre la population ouvrière ». Et de rappeler le contexte de ce succès : le FN a conquis onze municipalités lors des élections municipales de 2014.

Avec 30% des suffrages (22% lors du premier tour de l’élection présidentielle de 2017, ndlr), la victoire du parti d’extrême droite à Mantes-la-Ville en 2014 est loin d’être accidentelle, selon le professeur de Lettres. Son étude de terrain, basée notamment sur des témoignages, s’accompagne d’un retour en arrière dans les années 1980 lorsque l’État a laissé tomber les cités industrielles, dont Mantes-la-Ville faisait partie. Toute la région est concernée, elle a vécu la perte de milliers d’emplois industriels. « L’État a été aux abonnés absents pendant le bain de sang industriel des années 80-90, dont Mantes-la-Ville ne s’est pas relevée », explique l’auteur. Une mise au point nécessaire pour comprendre la suite.

« Comment avons-nous collectivement perdu les catégories populaires ? »

Au-delà de ce contexte que l’auteur nous rappelle en faisant appel à son histoire personnelle, l’ancien élève de l’ENS Lyon, qui a enseigné en Seine-Saint-Denis jusqu’en 2014 et au lycée de Saint-Exupéry de Mantes-la-Jolie depuis, tente de répondre à une question, centrale selon lui, pour mieux comprendre la victoire du FN : « Comment avons-nous collectivement perdu les catégories populaires ? »

La responsabilité de la gauche est en première ligne. Membre de la section mantevilloise du PS, Bérenger Boureille n’est pas pour autant tendre avec sa famille politique. Il évoque l’incroyable guerre fraticide que se sont livrées les deux factions du Parti socialiste local, autre élément qui a contribué à la conquête de Mantes-la-Ville par le Front national.

L’auteur s’intéresse au processus de rupture entre les classes populaires et la gauche, censée les représenter, le moment où les prolos ont décidé de rompre le cordon ombilical avec les socialistes alors même qu’ils avaient sympathisé avec eux durant les soixante dernières années. Selon l’auteur, la gauche a échoué sur toute la ligne. « La gauche n’arrive souvent plus à imaginer d’autre horizon que celui de ce triste jeu », se désespère Boureille. À qui cela profite ? Au Front national. « Si le vote populaire Front national est en crue constante, c’est bien que le parti a dû changer à un moment ou à un autre, explique l’auteur. En fait, sa progression s’explique surtout par l’affaiblissement des structures de résistance aux faux-semblants de son discours ».

En s’adressant durant toute sa campagne aux ouvriers, le FN a pris la place des socialistes dans les coeurs et les esprits des classes populaires. Pour autant, selon l’auteur, cela ne veut pas dire que le parti d’extrême droite défend les intérêts de ceux qui l’ont porté au pouvoir de la ville. Loin de là. La stratégie du Front National, rebaptisé « Front du mépris », est « mensongère mais prudente, simple, transposable à l’échelle nationale et toujours sans réponse, avance Béranger Boureille. L’extrême droite ne fut jamais que mépris de classe, hantise de la culture ouvrière et de ses réalisations politiques ».

« Pour le Front national, un investissement est une dette »

Pour mieux apporter du poids à ses idées, l’auteur donne plusieurs exemples concrets de la gestion de sa ville par le maire frontiste, Cyril Nauth. D’abord sur le plan économique. « À Mantes-la-Ville, le bilan sera de dire que les impôts ont baissé, souligne l’enseignant. Mais au prix d’une baisse des investissements : entre 2013 et 2015, les investissements ont baissé de 57 % ». Et de poursuivre : « La baisse des subventions au FC Mantois a retenu l’attention, mais derrière la main malveillante aux jeunes, on entrevoit aussi une avarice : pour le Front national, un investissement est une dette ». Autre exemple : « Le sacrifice des services municipaux sur l’autel du réalisme budgétaire sans trop se soucier de ce qu’ils recouvrent socialement et humanitairement sans faire la part du bon sens et de l’idéologie dans le désengagement public : cantine, piscine, école de musique ».

Bérenger Boureille élargit l’exemple de Mantes-la-Ville aux dix autres municipalités dirigées par le Front national, en notant de nombreuses constantes dans ces communes : « Les maires Front national se livrent à des exercices d’administration communale de niveau maternelle ».

Kab NIANG

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