Travailler moins pour obtenir plus d’aides sociales ? Dans la tête d’Eliès, fonctionnaire de cadre B à Bordeaux, l’idée fait son chemin. « Je pense sérieusement à me mettre à temps partiel. » Pourtant, il n’a ni enfant, ni contrainte particulière en dehors des dépenses mensuelles, loyer, alimentation, voiture… « En fait, je touche un peu plus de 1100 euros et j’ai du mal à joindre les deux bouts », explique t-il, de sa voix calme. « Je vais avoir 400 euros à débourser pour les impôts et sincèrement, je ne sais pas comment je vais faire. »

Pourtant, ce célibataire de 40 ans n’est pas du genre dépensier. Le week-end, c’est bricolage maison et entraide solidaire. Côté alimentation, Eliès passe par des réseaux alternatifs. C’est moins cher. Car pour faire des économies, il étudie toutes les possibilités. Même réduire son temps de travail. A l’heure où le gouvernement vante les mérites des semaines de 40 heures et plus, pas sûr que cette option fasse l’unanimité. Pourtant, d’après Eliès, l’idée séduit de plus en plus de gens. « Dans mon entourage indirect, certains s’en sortent mieux à temps partiel qu’à temps complet. Apparemment, on bénéficie d’aides sociales complémentaires. »

Un constat que nuance Mathieu Agotti, directeur du département évaluation des politiques sociales au Credoc (Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie). « Cette démarche est minoritaire, c’est très marginal. Pour l’écrasante majorité des employés à temps partiel, c’est une raison parmi tant d’autres. Les gens ne se perdent pas dans des calculs d’apothicaires pour savoir s’ils obtiendront plus d’aides sociales… » D’autant qu’il existe une distinction entre « les aides sociales comme les allocations familiales liées aux revenus et les droits connexes relevant du statut ».

Ainsi, un bénéficiaire du RMI maintenant RSA aura des réductions sur les transports, ne paiera pas de redevance télé…Du coup, ce type de situation risque de conforter les gens à rester temps partiel. « Je bosse 20 heures au McDo, j’ai un enfant, je touche 300 euros de RSA. Je préfère rester à temps partiel », affirme Angotti. C’est un cas de figure possible. Avant d’ajouter « qu’il est trop tôt pour mesurer les effets du RSA dont l’enjeu est bien d’inciter les gens à travailler plus ». Ca tombe bien.

Contrairement aux idées reçues, la grande majorité des gens veut travailler. « Toutes les études sur les minimas sociaux sont formelles. Tout le monde souhaite travailler avec un job épanouissant, des horaires réguliers et un minimum de perspectives », souligne Mathieu Angotti. Et sur le terrain, les acteurs de l’emploi ne le contredisent pas. William Ameri, directeur du Plie de Cergy-Pontoise (Val-d’Oise) connaît bien ces problématiques de l’emploi à temps partiel, considéré comme une caractéristique de l’emploi précaire. « Le temps partiel n’est pas un format typique d’emploi. Il suppose souvent des horaires décalés. Et quand on a des enfants, le problème de la garde d’enfants se pose. »

Tout le monde rêve d’un poste à temps plein sauf Eliès, alors ? Peut-être est-il mal renseigné. D’ailleurs, Mathieu Angotti est très clair sur le temps partiel choisi. A part certaines femmes qui adoptent cette option pour s’occuper des enfants, choisir un temps partiel pour disposer d’aides sociales est plutôt « une légende urbaine ». Ni dans les banlieues, ni dans les centres villes. Tout le monde veut un job ! Des propos que rejoint William Ameri. « Je n’ai jamais vu un demandeur d’emploi refuser un emploi de qualité, c’est-à-dire au SMIC. Sauf peut-être dans la restauration… »

Parfois, le job est incompatible avec la situation de la personne. « Vous habitez Cergy, on vous propose un job à l’Hippopotamus de Montparnasse. Vous commencez le matin puis une pause entre 14 heures et 18 heures pour reprendre jusqu’à 22 heures. Si vous avez des enfants, ce n’est pas possible. Il faut quand même une vie de famille… » Cet expert du terrain va même plus loin dans son analyse. Selon lui, « certains intermédiaires de l’emploi poussent les demandeurs d’emploi à accepter n’importe quoi ! Alors qu’ils sont eux sur un poste permanent », explique t-il, indigné.

Le problème, c’est que l’emploi précaire n’est pas une source d’épanouissement pour l’individu. Evident. Il peut même parfois vous attirer des ennuis. « Une dame dont je suivais la recherche d’emploi a été inquiétée par les services sociaux. Elle avait accepté un poste de femme de ménage. Elle commençait à 5 heures du matin. Ses jeunes enfants se rendaient donc à l’école eux-mêmes. »

Et sur ces questions, le directeur du Plie (Plan local pour l’insertion et l’emploi) de Cergy ne mâche pas ses mots. Pour lui, on entretient le mythe. Dans les quartiers, on ne travaillerait pas. « On attire l’attention des classes moyennes sur ces populations des quartiers. C’est la nouvelle figure du fraudeur, du fainéant. Nous, on se lève, on travaille, pas eux. Tout cela doit produire des effets sociopolitiques. » Stigmatisation. On noie le poisson comme on peut. C’est un peu cela. Car quand on parle « chiffres », les gouvernants ont tendance à enjoliver la réalité. « Si on ajoute les emplois précaires, les postes à temps partiel, le chômage monte à 20% », explique William Ameri.

Visiblement, le temps partiel a de beaux jours devant lui. D’autant que la précarisation des uns permet le renforcement des autres. « La grande distribution est l’un des premiers producteurs de temps partiel. Pourtant, ce secteur fait des marges importantes et n’est pas dans une logique de concurrence… » Cherchez la logique.

Nadia Moulaï

Source : Temps partiel et durée du temps de travail dans l’Union européenne en 2008 (source Insee/eurostat).

Nadia Moulaï

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