Etant petit, nous avons tous fait l’expérience traumatisante du jeu des chaises musicales. Comment oublier cette longue attente, chargée de regards suspicieux, une main sur une chaise l’autre sur la suivante ? En Seine-Saint-Denis, voilà deux ans que la musique résonne en boucle. Deux ans que le maître du jeu a retiré une chaise, laissant les candidats tourner autour des restantes. A la seule différence près que ce maître n’était pas un parent innocent.

En 2008, le président Nicolas Sarkozy a confié à Alain Marleix, secrétaire national aux élections de l’UMP, la lourde tâche de redécouper la carte électorale. Reconnu comme étant le plus fin connaisseur de la géographie électorale du parti, il a rendu en 2009 un projet de redécoupage des circonscriptions électorales. Sur 33 circonscriptions supprimées, 23 étaient de gauche. Ces suppressions permettaient d’en créer  pour les français de l’étranger et là où l’évolution démographique le justifiait.

En Seine-Saint-Denis, ce redécoupage se traduisit par la suppression d’une circonscription et la modification de plusieurs autres. La 3ème circonscription fut supprimée, chaque ville la composant étant ralliée à une circonscription avoisinante. Aubervilliers fut rattaché à Pantin formant ainsi la nouvelle 6ème circonscription. Cette dernière dut céder Les Lilas à la 9ème circonscription qui céda une partie de Bondy à la 10ème pour ne pas dépasser le seuil de 120 000 habitants, le tout étant récapitulé dans le schéma ici.

Daniel Goldberg, député sortant de la 3ème circonscription, militant historique d’Aubervilliers-La Courneuve, souhaitait pouvoir se présenter à Aubervilliers-Pantin. Mais en Novembre 2011, le bureau national du PS gela cette circonscription pour une femme au nom de la parité, manœuvre destinée selon lui à « favoriser un nouveau parachutage de confort pour Elisabeth Guigou ». Devant la division de Bondy, principale ville de son actuelle circonscription, l’ancienne garde des Sceaux s’est retrouvée face à un choix épineux. Devait-elle se présenter dans la 9ème circonscription, qui avait entretemps hérité de la ville des Lilas, terre de prédilection du député sortant Claude Bartolone ? ou alors dans la 10ème circonscription, composée d’Aulnay et de Pavillons-sous-Bois, bien ancrée à droite ?

Aucune des deux. Laissant la 9ème à son ami Bartolone, elle fit jouer ses relations au sein du bureau national du parti socialiste pour obtenir la 6ème circonscription, pain béni pour la gauche. Cependant son arrivée n’était pas sans provoquer des remous au sein de la fédération locale du PS. Ce jeudi, une poignée de militants socialistes attendent leur candidate pour une séance de porte à porte à la cité Jules Vallès d’Aubervilliers. Mais alors qu’ils commencent à remplir les boites aux lettres de leurs tracts, ils tombent sur un tract d’« Informations socialistes » signé par d’anciens socialistes locaux ayant rejoint le parti de gauche et dénonçant Elisabeth Guigou comme la candidate du système.

Contacté par téléphone, le responsable du tract Féthi Chouder explique les fondements d’une décision « idéologique avant d’être personnelle ». Ce militant épris de l’idéal socialiste de justice et d’égalité n’a pas supporté qu’on impose une candidate proche de l’aile libérale du parti, favorable aux traités de Maastricht et de Lisbonne, à une circonscription ayant massivement voté contre : « Elle est quand même membre d’un think tank partisan de la doctrine mondialiste libérale, la trilatéral, où l’on retrouve de multiples personnalités de droite ! ». Mais par-dessus tout, il dénonce le fait que les militants n’aient pas eu la possibilité de s’exprimer librement : « Si jamais, madame Guigou s’était imposée après un vote libre, non faussé par l’impératif d’une circonscription réservée à une femme, je n’aurais peut-être pas quitter le PS ». Revenant sur son blog sur ce tract, l’ancienne ministre dénonce un tract « signé et distribué par des membres du comité de soutien du candidat du Front de gauche », tout en mettant hors de cause le candidat, Patrick Le Hyraric, directeur de l’Humanité.

A la fin de ce tract, les dissidents socialistes souhaitent « bonne chance à Daniel Goldberg dans la 10ème circonscription (Aulnay, Pavillons, Bondy Sud-Est) ». De la chance, il en faudra certainement à ce professeur de mathématiques de 47 ans qui préfère cependant compter sur son énergie et sur une campagne intelligente pour remporter cette circonscription difficile. Cela fait maintenant 4 mois qu’il a été investi par les militants locaux. Bien qu’il ne retire rien des propos échangés à l’automne avec l’ancienne ministre de la Justice, il est pleinement engagé dans sa nouvelle circonscription.

Je le retrouve aux pieds des immeubles de la Sablière, cité située à l’extrême sud-est de Bondy, coupée du reste de la ville par la voie ferrée. Comme chaque jour depuis quelques semaines, il organise un rendez-vous du changement au cours duquel il s’installe au milieu d’un quartier, invitant les habitants à venir discuter avec lui. Familier des problématiques des quartiers populaires, il doit cependant faire face à des questions précises, très locales, concernant la création d’une association de jeunes du quartier ou la rénovation du stade de foot voisin : « oui le stade Jean Mimoun vous voulez dire ? ». Et l’élu socialiste de s’en sortir grâce à l’aide de sa suppléante, maire de Bondy : « dès qu’on aura prévu sa rénovation je vous invite à un match habitants contre élus ».

A la fin de la réunion un habitant me confie : « Je ne sais même pas si je vais prendre la peine d’aller voter samedi. Que ce soit Guigou ou Goldberg ils viennent tous les cinq ans, changent de circonscription, et on ne les revoit plus jamais. Même si il a l’air honnête, ça fait 34 ans que j’habite ici j’ai pas vu un seul changement, alors lui ou une autre… ». A la fin du jeu, il semblerait que le perdant n’est pas là où on  pensait le trouver initialement. Pour le premier tour ce dimanche 10 juin, les sondages prévoient entre 35 et 40% d’abstention.

Rémi Hattinguais

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