Ses proches l’appellent Finger, en référence à ce bâtonnet enrobé de chocolat que les enfants dévorent après l’école. Elle doit ce surnom à sa silhouette longue et fine. Elle fait partie de l’équipe employée par Jacky pendant la haute saison. Ce dernier m’a passé au scanner à plusieurs reprises lorsque je rôdais autour de son étale. Son plan Vigipirate est passé au vert quand Méimouna a courbé le dos pour me gratifier d’une paire de bises et d’un : « Non, c’est toi ? Tu n’as pas changé ! « . Malgré un parcours scolaire exemplaire, trois langues parlées couramment, un engagement permanent dans les milieux associatifs, un sourire à la Whitney Houston, Méimouna n’a rien trouvé de mieux que de vendre à la criée des abricots pour 800€ par mois ?

Méimouna a très vite répondu à mon interrogation. Elle est toujours étudiante, elle terminera sa maîtrise de sociologie en 2008 et compte tailler la zone aux USA pour poursuivre ses recherches. Ce job lui permet à la fois de financer ses études et d’avoir un angle de vue particulier sur la société : «  Les français aiment faire leur marché. Ils retrouvent la part d’humanité qui n’existe plus dans les grandes surfaces. L’ambiance et les parfums ravivent les souvenirs d’enfance et le sentiment d’appartenance au terroir. Tout ça renvoie à l’identité « . Elle profite de ce travail pour observer des situations et les passer au crible le reste de l’année dans le cadre de ses recherches sur « le lien social à l’épreuve de l’urbanisation « .

Ce boulot, elle le doit à Jacky, qu’elle connaît depuis 2005. Il est incollable sur les prix, sur l’actualité politique et sur les prévisions météorologiques. «  Je suis l’encyclopédie Encarta avec un chapeau de paille sur la tête « , dit-il. Cet alsacien d’adoption né en Algérie, se souvient de son entrée dans la vie active : «  A six mois, je faisais la sieste dans un cageot à l’arrière du camion, emballé dans un drap de bain mouillé à cause du soleil de Skikda. A trois ans, je sélectionnais les tomates trop mûres pour que grand-mère fasse de la sauce pour l’hiver. A dix ans, j’ai changé de pays, j’ai appris l’alsacien et je connaissais les prénoms de tous les placeurs de la région « . Impossible de l’arrêter, c’est du haut débit, du tout en un. Il raconte son histoire, interpelle le badaud, offre une nectarine à une gamine et surveille de près le maraîcher d’en face au cas où il lui viendrait à l’idée de baisser de quelques centimes le kilo de pêches blanches made in Almeria.

Jacky a du nez comme on dit là-bas. Il veut tout savoir sur moi, qui je suis, ce que je fais, depuis quand je connais Méimouna, comme si je venais la demander en mariage. L’ambiance s’est tendue quand nous avons abordé les conditions de travail des Africains, des Polonais et des Bulgares dans les cultures maraîchères en Andalousie. Idem pour le vote FN dans la région. Il a fallu toute l’habilité diplomatique de Finger pour détendre l’atmosphère, avec cette analyse en guise d’armistice : « Ici, les gens peuvent voter Le Pen et avoir des amis arabes, des gens de gauche préfèrent attendre 10 minutes de plus pour être servis par Magalie plutôt que par Méimouna. Faire prendre conscience aux gens que nous sommes tous des éléments constitutifs de l’histoire de l’humanité est un combat de longue haleine. Chacun vit avec ses préjugés et le peu de culture que lui ont transmis ses parents. Qui sait ici que parmi les libérateurs de Mulhouse en novembre 1944 se trouvait une division venue tout droit d’Algérie ? Jacky, toi et moi sommes les acteurs d’une histoire qui nous dépassent et pour laquelle nous devons créer les conditions d’un débat serein et intelligent… « .

Jacky vote FN et ne s’en cache pas. Méimouna lutte contre les idées de ce parti. Les deux travaillent pourtant ensemble depuis des années et se respectent. Le 22 avril dernier, ils ont fait une halte dans le même bureau de vote, avant d’aller faire leur matinée au marché. Jacky me cloue le bec avec cette phrase : «  Je suis sorti le premier du bureau de vote, je l’ai attendue dans le camion, elle est arrivée, on est parti, pendant tout le trajet, on ne s’est pas adressé la parole, jusqu’au début de la vente… « . Ce matin dans les allées du marché, une autre information occupait les esprits : le suicide de Mario dans un atelier des usines Peugeot situé à 25 km d’ici. Comme dans le camion, le malaise est palpable et les mots manquent.

Nordine Nabili

Nordine Nabili

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