« Quel nouveau projet commun pour une identité républicaine ? » C’était le thème du deuxième débat du cycle « Les Heures Innovantes de la Seine-Saint-Denis », organisé par le conseil départemental, le 9 novembre dernier. Objectif : faire émerger des idées nouvelles face à la crise démocratique et sociale. Compte-rendu. 

Identités culturelles, identité sociales : quel nouveau projet commun pour une identité républicaine ? Pour répondre à ces problématiques, sur scène face au public, Réjane Sénac, politologue et chercheuse au Cevipof (Centre de recherches politiques de Sciences Po) et Saïd Hammouche, fondateur et président de Mozaïk RH, cabinet de recrutement et de conseil en ressources humaines spécialisé dans la promotion de la diversité.

La première thématique du débat vise à comprendre comment déconstruire les préjugés, comprendre et s’approprier une histoire commune, affirmer une identité républicaine. L’intervention de Réjane Sénac ambitionne, dans un premier temps, de débroussailler le concept d’identité républicaine. « Être républicain a valeur de légitimité, rappelle la chercheuse. Reprenons notre devise : liberté, égalité, fraternité. Fraternité… Qui étaient frères historiquement ? Les femmes et les racialisés ont toujours été mis de côté. Les femmes ont pu voter en France, parce qu’un Général a promulgué un décret et cela n’a été le cas pour les femmes musulmanes d’Algérie qu’en 1958. Ce que j’appelle les non-frères, les femmes et les racialisés, n’ont pu profiter de l’extension des droits qu’à partir de la moitié du XXe siècle. La société garde des scories de cette longue histoire d’inégalité ».

Réjane Sènac explique ensuite comment, selon elle, l’inclusion des « non-frères » dans la société s’est opérée. « On les a exclus au nom de leur singularité, affirme-t-elle. Aujourd’hui, on les inclut au nom de cette même singularité. Une erreur. Ils ne sont pas considérés comme des semblables. L’argument, c’est de montrer qu’il est rentable pour tous d’inclure les femmes et les racialisés. Cela apporte des voix dans les quartiers populaires. Dans les entreprises, pendant les périodes de crises, on nomme des femmes aux conseils d’administration parce que des études affirment que la prise de risque est liée à la testostérone, ce qui n’est pas encouragé depuis la crise de 2008″.

« L’égalité sans condition, pour l’instant, on ne sait pas faire »

Cette logique de performance, de rentabilité de la diversité, irrite la chercheuse. « On dit que la discrimination a un coût pour la société. Cet argument m’énerve ! C’est ouvrir une brèche. Si un jour, on montre que discriminer est rentable, on fera donc l’inverse. Marchandiser le principe d’égalité, c’est dangereux ». En guise de conclusion : « L’égalité sans condition, pour l’instant, on ne sait pas faire, explique-t-elle. Notre histoire, c’est l’histoire de l’exclusion puis de l’inclusion sous condition ».

Saïd Hammouche prend le micro et évoque ses expériences personnelles. « Le français n’est pas ma langue naturelle, raconte l’entrepreneur. Mes premiers mots ont été dits en arabe. Il y avait comme une sorte de dualité pendant l’adolescence, c’était compliqué, pas facile à porter, j’avais une frustration, puis on construit son histoire. Dans les quartiers populaires, il y a des pauvres avec un statut de petit face à cette société de consommation. Mais la République offre tout de même des solutions qui marchent : l’école permet de rattraper la ligne d’arrivée. Parler plusieurs langues, au final, c’est un atout. Le business se fait aussi au Moyen-Orient, en Chine, en arabe et en chinois, des langues dans lesquelles nombre de personnes des quartiers populaires ont baigné ».

La suite de son propos concerne l’emploi, la spécialité de Saïd Hammouche. « Le défi de la deuxième et troisième génération, c’est de trouver un travail qui correspond à ses compétences, explique-t-il. L’enjeu, c’est comment faire des atouts naturels une compétence. Un enjeu primordial quand on sait que le chômage touche 50% de la population dans beaucoup de quartiers populaires. La question est de parler d’inclusion économique pour que chacun trouve sa place ».

« La clé, c’est la tolérance »

Après les interventions de Réjane Sénac et Saïd Hammouche, la parole est au public. Didier, militant au Parti socialiste à Saint Denis, affirme avoir été « choqué par les débats sur l’identité » et « chagriné par l’utilisation des mots ‘identité républicaine' ». Une participante évoque l’écrivain Édouard Glissant. « Il faut sortir des clivages de territoires, réviser nos schémas de pensée », avance-t-elle. « La clé, c’est la tolérance, affirme un autre, une identité républicaine ne doit pas nous dénaturer ». Réjane Sénac reprend la parole. « On parle plus de principes républicains que de valeurs, explique-t-elle. Je préfère ce dernier mot. Les hommes blancs sont différents les uns les autres mais ils se reconnaissent comme des semblables. Vous pouvez être un guerrier, un warrior, pensez que vouloir c’est pouvoir, en tant que non-frère vous serez toujours au mieux, un bon numéro deux ».

L’humoriste Yassine Belattar entre en scène, au moment de l’entracte pour ainsi dire, une transition vers la seconde thématique du débat intitulé : « Comment construire une société où la mondialisation est une chance pour les peuples, la mixité enrichit les cultures, l’ouverture et l’esprit collectif participent à un avenir meilleur ? » Yassine Belattar, entre deux rires du public, reprend avec sérieux. « On aura réussi quand on ne dira plus à un Noir ou un Arabe ‘Wouah tu es médecin ! Comment tu as fait ?’ La France avait tout prévu sauf qu’on reste ».

« Nos identités mêlées, nous devons faire en sorte qu’elles soient revendiquées »

La deuxième partie du débat s’ouvre alors sur les mots de Stéphane Troussel, président du Conseil départemental de la Seine-Saint-Denis. « Ce pays a besoin d’idées neuves, analyse-t-il. Elles sont ici, dans notre département, le plus jeune de la métropole, la France de demain ». Et d’affirmer que l’histoire de France, à laquelle appartient les habitants de la Seine-Saint-Denis, a commencé au Moyen-âge. « Droit du sol, droit du sang. Cette question a été tranchée une première fois sous Louis X qui a promulgué ce principe : le sol de France affranchit celui qui le touche »

Stéphane Troussel évoque ensuite des souvenirs douloureux. « Après les attentats du 13 novembre, la tentation a été grande pour un certains nombre d’enfermer le pays dans un débat identitaire. Une erreur. Nos identités mêlées, nous devons faire en sorte qu’elles soient revendiquées, assumées », explique-t-il. Pour rectifier les inégalités, il ne pense pas que la discrimination positive soit la bonne solution. « La solution, c’est de respecter les textes de loi et de lutter sans merci contre toutes les discriminations ».

L’élu souhaite aussi que le président de la République fasse du 17 octobre une « journée nationale de reconnaissance des crimes et du rôle de l’État français dans la guerre d’Algérie ». Le 17 octobre 1961, la répression par la police d’une manifestation du Front de Libération National à Paris avait fait des dizaines de victimes. « Si nous voulons que les jeunes issus de cette histoire se sentent pleinement français, la République doit reconnaître leur histoire et celles de leurs parents et grands-parents », estime Stéphane Troussel. Le président du conseil départemental rappelle que « Jacques Chirac l’a fait avec la reconnaissance du rôle de Vichy dans la déportation », Christiane Taubira et l’ancien Premier ministre Lionel Jospin « avec la reconnaissance de la traite et de l’esclavage en tant que crime contre l’humanité ».

Christiane Taubira souhaite des états généraux pour la présidentielle

L’ancienne Garde des Sceaux, justement, vient conclure cette séance de débat. Christiane Taubira conquiert le public avec les mots d’Aimé Césaire : « Tout l’espoir n’est pas de trop pour regarder le siècle en face ». Et d’évoquer l’identité. « L’idée de l’uniformité a été une pauvreté de la pensée. L’identité aux racines multiples, l’identité rhizome, ne détruit pas, n’étouffe pas. Elle circule, rencontre. Une identité figée, c’est une identité de mort-vivant. Et de mort-vivant on passe très vite à mort tout court ».

Le grand progrès, pour l’ancienne ministre, « c’est de nourrir et rendre possible le principe d’égalité. La République ne sert pas à exclure. La République n’est pas privée. Elle n’est pas hautaine et elle n’est pas sereine tant qu’elle n’a pas accompli sa mission d’égalité ». Christiane Taubira confie à l’assemblée ses espoirs pour demain. « Je rêve pour la prochaine présidentielle d’états généraux pour arriver à reformuler les ambitions immenses de la République, immenses mais à votre portée. Le citoyen a également une responsabilité. S’il n’est pas content, il peut s’engager dans les partis politiques, pour les faire changer de l’intérieur ».

Pour conclure ce débat, cette amoureuse de la culture rend à Césaire ce qui appartient à Césaire : « Les hommes de bonne volonté feront au monde une nouvelle lumière ».

Idir HOCINI

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