En juillet 2008, vous avez fait modifier la Constitution afin de pouvoir vous exprimer devant les parlementaires. Vous auriez dû pousser le raisonnement plus loin, en décidant de réunir le Congrès hors des sentiers battus. Pourquoi Versailles ? Je pense que c’est une erreur de procéder à ce genre de transhumance forcée des vieux lions de la politique vers l’Ouest de la capitale. Le climat n’est pas propice et le troupeau est malade. Au contraire, une petite randonnée de jouvence du côté de Bondy, en Seine-St-Denis, aurait été plus judicieuse pour remonter le moral des bêtes et envoyer de véritables signaux à la société française.

Réunir le Congrès à Bondy ? Ce n’est pas une idée saugrenue, au contraire c’est une décision politique majeure, cohérente, unique et prometteuse. A l’image de la décentralisation de la rédaction du magazine suisse l’Hebdo en novembre 2005. Je suis persuadé que vous auriez mis un méchant uppercut à Barack Obama avec une telle initiative. Il aurait avalé fissa ses discours et baisser illico le volume de sa voix groovy. J’imagine sa réaction à la lecture du Washington Post : « It’s great ! Président Sarkozy is really fabulous…  ». Même dans la défaite, il reste un gentlemen votre copain. Hélas, vous ne l’avez pas fait et vous avez loupé une belle opportunité de faire passer les banlieues de l’ombre à la lumière, de l’hystérie médiatique à l’intelligence politique.

Vos rapports avec les banlieues ne sont pas simples. Je crois, au fond, que vous n’aimez pas que l’on vous parle de ce sujet. Cette question est lointaine, périphérique. Vous pensez régler le problème avec deux slogans et quelques artifices. Il est vrai que personne ne réclame à corps et à cris une commission d’enquête parlementaire sur les promesses d’un plan Marshall déguisé en catalogue de la Redoute. Les députés mettent volontiers une burqa pour passer inaperçus sur cette question et surtout pour ne pas froisser la France des cheveux poivre et sel.

Vous pourriez être le premier président de la république à prendre à bras le corps le défi urbain de notre pays, pour parachever le passage de la société française du monde rural à celui de la civilisation urbaine. Le premier président en Europe à proposer des réponses audacieuses aux problématiques des villes, de l’urbanité comme disent les sociologues. La France serait un laboratoire d’idées nouvelles, de concepts et de pratiques que nos voisins viendraient ausculter et importer dans leurs pays. Les banlieues remettraient la France dans le peloton de tête des grandes nations du progrès. Ce projet est non seulement un chantier gigantesque, mais surtout un facteur de croissance indéniable pour la France. Il est temps de prendre conscience que l’organisation administrative et politique actuelle du pays, héritée des années cinquante, est inopérante face à la crise et au marasme de nos villes.

Je vous fais le pari, Monsieur le président, que le point de croissance après lequel court l’économie française depuis des années, se trouve dans les banlieues. Tout est a construire, tout est à imaginer. L’énergie créative, le goût du risque, l’envie de se surpasser, une grande partie de la jeunesse française se trouvent dans les banlieues. Cette cohorte est à portée de main, prête à rugir. Les gens sont dans les starting blok, ils attendent un geste, une impulsion. Vous leur devez une vision, un horizon. Ils ne vous décevront pas. extrait.mp3

Ils vous attendent, Monsieur le président. Faites-leur un signe, écoutez leurs mots, dites-leur qu’ils appartiennent au destin français, venez faire votre jogging en banlieue, libérez leur énergie. Dites-leur aussi que vous les aimez, utilisez un autre vocabulaire lorsque vous vous adressez à eux. Tendez-leur votre main et non pas toujours votre index menaçant. Vous verrez, les tensions baisseront, quelque chose s’installera dans les esprits, la confiance naitra. De la confiance vient l’estime de soi et après on soulève des montagnes.

Pour terminer cette bafouille, Monsieur le président, je voudrais vous donner quelques nouvelles de l’expérience du Bondy Blog (cf photo de l’équipe). Nous fêterons notre quatrième anniversaire en novembre 2009. La galaxie Bondy Blog compte 7 éditions désormais. Près de 80 personnes à travers tout le territoire, mais aussi en Suisse, au Sénégal, participe quotidiennement à la production de l’information. Nous publions près de 150 articles par mois.

Nous venons de signer plusieurs partenariats pour les années à venir. En septembre, l’école supérieure de journalisme de Lille (ESJ Lille) ouvre une antenne à Bondy. C’est une première en France. Les gamins de Bondy passeront tous les jours devant cette grande école, certains grandiront avec le rêve de pouvoir y étudier plus tard. Cette prestigieuse institution (85 ans d’expérience) est la plus ancienne école de journalisme d’Europe. Nous lançons, le 6 juillet prochain, une « Classe Prépa » aux écoles de journalisme (520 heures de formation). Au printemps 2010, les 20 étudiants de cette première promo tenteront les concours d’entrée des 12 écoles reconnues par la profession. Avec l’ESJ, nous allons entamer un tour de France, à partir du mois de septembre, pour animer des ateliers « école du blog », une forme d’université populaire et d’éducation aux médias en direction de la société civile. 30 étapes sont au programme.

Nos discussions sont bien avancées avec un des leaders du Web mondial pour donner une exposition plus grande à nos éditions et inscrire nos actions dans la durée. Par ailleurs, l’agence Capa s’est associée à nous pour une série de projets de production audiovisuelle en direction des télévisions et du Web. Un magazine radio itinérant coproduit avec un grand groupe français est dans les cartons. La création d’un London BondyBlog, Lille BondyBlog et Montpellier BondyBlog est imminente.

Et puis à notre manière, nous participons au mercato audiovisuel estival. Trois de nos blogueurs ont été sélectionnés par la fondation TF1, un autre s’est vu proposé un CDD sur cette chaîne. D’autres écrivent régulièrement pour des confrères de la presse écrite ou sont en alternance au centre de formation des journalistes (CFJ). Et je ne parle pas de tous ce qui ont repris du poil de la bête en vivant cette incroyable aventure humaine dont la participation financière des pouvoirs publics n’excède pas 15% du budget annuel.

Tout cela a été possible parce que Serge Michel, journaliste suisse, est venu à Bondy en faisant le pari de la confiance et de la créativité. En somme, il a cru en nous et nous ne lui avons pas posé de lapin. Nous nous sommes mis au travail, en tenant à l’écart le pathos et l’hystérie.

Porte de Versailles, en janvier 2007, vous avez annoncé votre candidature en disant que vous aviez changé. A l’école Polytechnique, lors de votre dernière sortie sur la diversité en décembre 2008, vous avez dit « la France doit changer ». Monsieur le président, nul besoin de grands discours ou d’envolée lyrique pour créer un état d’esprit. Il faut juste avoir du courage et de la pédagogie et surtout considérer les gens des banlieues comme des adultes à qui nous devons faire confiance et non comme des enfants que l’on noie dans les promesses et à qui on promet des fessées en permanence.

Nordine Nabili, rédacteur-en-chef

« La lettre ouverte au président Sarkozy » dans la chronique de David Abiker, ce matin sur France Info : 20minutes.bondyblog.fr/files//INFO_NET__Le_bondy_Blog_prix_du_blog_politique_FO.mp3

Lire le dossier du magazine Challenges sur le classement des blogs en 2009.

Nordine Nabili

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