Les élus issus de la ‘pluralité visible’ restent minoritaires dans les communes françaises. L’enjeu est de sortir de la dimension purement symbolique et de ne plus être une variable d’ajustement, relégué en arrière plan. Article publié en partenariat avec le Fondation Jean Jaurès

Ils ne veulent plus être là juste « pour colorer la photo ». A l’occasion des élections municipales, plusieurs mairies pourraient être remportées par des candidat(e)s issu(e)s de la « diversité », comme sont pudiquement appelés les descendants d’immigrés. Razzy Hammadi fait campagne à Montreuil, Azzedine Talbi à Stains et Sonia Dahou aux Ulis. Lors des élections municipales en 2008, les élus issus de l’immigration extra-européenne dans les conseils municipaux des villes de plus de 9 000 habitants sont passés de 1 069 à 2 343, selon une étude du Haut conseil à l’Intégration (HCI). Mais ils ne représentent que 6,68 % du total des élus. Bien peu accèdent à la fonction de maire -9 en métropole soit 0,4%- comme Mohand Hamoumou à Volvic (63), Rafika Rezgui à Chilly-Mazarin (91) ou Djoudé Merabet à Elbeuf (76).

Pourtant en 2007 Nicolas Sarkozy avait promu Rama Yade, Rachida Dati ou Fadela Amara, mettant ainsi la diversité au premier plan. Le sociologue Éric Keslassy* considère qu’à droite cette question est devenue marginale. « L’UMP en est revenue. Si la diversité a pu exister c’est grâce à Nicolas Sarkozy qui y attachait de l’importance par calcul politique. Sa logique était plutôt de promouvoir quelques personnes sans créer des structures pour changer la donne. »

Le sociologue considère que ce thème restera obsolète tant que l’UMP privilégiera « la ligne droitière de Buisson, Copé ou celle de Sarkozy pen-dant la présidentielle de 2012« . Paradoxalement le fait que la droite promeuve des personnalités d’origine maghrébine ou africaine a forcé la gauche à se positionner. « Elle a toujours considéré que la question ne se posait pas au nom de l’universalisme. Dans le gouvernement Jospin il n’y avait aucune minorité visible. François Hollande a tenu à traduire l’effort du Parti socialiste en intégrant au gouvernement sept personnes relevant de cette pluralité visible » rappelle Eric Keslassy.

« On est la variable d’ajustement »

Kamel Hamza, président de l’Association des élus de la diversité (Aneld) et conseiller municipal UMP à la Courneuve, considère que le gouvernement actuel a plutôt régressé sur la prise en compte de la diversité, « un thème novateur« , et « que le président actuel se concentre sur des questions désuètes comme l’intégration ou l’immigration« . « La diversité ça devrait être banal et on en fait encore un combat. Ceux qui étaient là on va les remplacer par les mêmes. On est la variable d’ajustement. Concrètement est-ce que ça fait plus de maires ? Non. La parité on n’en parle plus car c’est obligatoire. Il faut faire la même chose » ajoute-t-il.

Ce sentiment de relégation est partagé par Seïd Ferrat, tête de liste du mouvement citoyen « Ensemble, nous sommes Sevran« . En 2009, il s’engage au Parti socialiste dans l’espoir de « changer les choses de l’intérieur« . Il déchante et refuse d’être « l’Arabe de service ou une porte d’entrée vers les quartiers populaires » de la ville. « Les arrangements nationaux et départementaux verrouillent tout« , raconte M. Ferrat, pour éviter de promouvoir la diversité des « prétextes » sont avancés comme « tu n’es pas prêt« . Aujourd’hui le candidat veut devenir une force politique à part entière, faute de possibilité d’évolution dans les partis traditionnels. Haouaria Hadj-Chikh, candidate sur la liste citoyenne de Pape Diouf à Marseille a quitté le Front de gauche pour les mêmes raisons, « on ne nous confie aucune responsabilité« .

« Ils s’investissent pour leur ville pas pour servir les intérêts de la population immigrée »

« Dans tous les cas de figure nous sommes des personnes à part. Je pensais que les partis politiques étaient un lieu d’intégration et de participation. C’est raté. Restent les mouvements citoyens. » Ces difficultés ne surprennent pas Abbas Bendali, directeur du cabinet Solis auteur d’une enquête sur les élus de la diversité. « Le monde politique est dur, souvent les personnes issues de l’immigration se voient répondre ‘tu n’es pas à ta place’ ou ‘ce n’est pas avec les quartiers populaires qu’on gagne une élection’. Ce n’est pas recevable puisque sur les terrains les gens ont intégré le métissage« .

En pleine campagne, Kamel Hamza dit ne jamais avoir essuyé une quelconque remarque sur ses origines algériennes. Dans l’enquête réalisée par le cabinet Solis il apparaît pourtant que 47 % des élus interrogés ont été victimes de propos racistes. Une proportion étonnante pour Abbas Bendali. « C’est une réalité dont nous ont parlé beaucoup d’élus, victimes de clichés communautaires. Ils s’investissent pour leur ville pas pour servir les intérêts de la population immigrée. Plus que tout ils veulent être considérés comme des élus comme les autres, capables de comprendre tous les habitants. »

Eric Keslassy explique que ces élus ont peur de l’accusation d’être communautaristes. « Ils demandent quand c’est possible de ne pas être liés aux commissions sur les quartiers populaires, la vie associative ou la diversité. Les adjoints ont du mal à faire sortir les élus municipaux de ces délégations. Mais 9 fois sur 10 ils s’occupent de l’égalité ou des associations. »

Kamel Hamza appelle à remplacer « la diversité symbole par la diversité active« . Seid Ferrat va plus loin. Pour lui « les personnes qui ont été les cautions sur les listes, qui se sont reniées ont fait plus de mal à la diversité que les autres. Dans notre ville par exemple, la maire adjointe en période de ramadan fustigeait les demandes des mosquées désireuses d’organiser des activités nocturnes alors qu’elle même avait un nom maghrébin. Elle était plus royaliste que le roi. Nous, on ne veut pas se trahir. »

Faïza Zerouala

*Éric Keslassy, auteur de « Leçons d’introduction à la sociologie » , Ellipses.

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