EUROPÉENNES 2014. L' »European Youth Event » est l’occasion de nombreux échanges entre jeunes de tout le continent. Y compris de pays hors UE. Trois jeunes Ukrainiennes, venues de régions différentes, témoignent sur la situation de leur pays. Ces jeunes réagissent au positionnement diplomatique de l’Union. 

À l’«European Youth Event», l’autre est à portée de main. On franchit en un pas les deux ou trois mille kilomètres qui nous séparent habituellement, entre Européens. L’occasion de recueillir quelques témoignages, même partiels, sur l’actualité politique de l’Ukraine. Un éclairage peu commun sur le flux d’informations qui nous permet tant bien que mal de suivre les événements.

Parmi les participants qui défilent entre les barnums, tous n’appartiennent pas aux pays membres de l’UE. Beaucoup viennent d’Allemagne, d’Espagne, d’Autriche. Plusieurs viennent également des frontières orientales de l’Union, près de la Russie ou, plus au Sud, là où l’Europe borde la Mer Noire. Et d’autres arrivent d’Ukraine, ou d’autres pays hors Union.

Du matin au soir, pendant trois jours, des jeunes européens investissent le Parlement de Strasbourg. Et, entre deux débats politiques, les participants de l’«EYE» vont déjeuner à la buvette, installée en contrebas du Parlement. On y retrouve devant une flammenkueche les esprits ardents qui, une demi-heure auparavant, péroraient contre les lobbies de Bruxelles, en trônant dans l’hémicycle, habituellement occupé par les eurodéputés.

On fait aussi quelques rencontres inattendues. À une table, trois Ukrainiennes discutent en russe. Natasha, Viktoria et Marta sont venues chacune à Strasbourg pour échanger avec des Européens. Elles viennent de se rencontrer, le dernier jour de l’«EYE». Elles viennent du même pays, mais de régions bien distinctes : Donetsk et la Crimée, au Sud-Est du pays, et Lviv, située à l’opposé, tout à l’Ouest. Des points de vue de résidents, présents de longue date sur le terrain, par le passé ou bien jusqu’à ces dernières semaines.

« Les médias anglais réduisent les choses à une vision franchement bipolaire. »

Née en Crimée, Natasha habite en Allemagne depuis plusieurs mois. «À Berlin, j’ai l’impression que, dans l’ensemble, les gens se sentent concernés par les événements. À Londres aussi, je sais que des manifestations ont lieu 24 heures sur 24, 7 jours sur 7. Mais la population n’est pas toujours bien informée sur la réalité du pays. Alors, je ne peux pas non plus me prononcer catégoriquement sur cette réalité, puisque je me suis absentée d’Ukraine depuis longtemps. Je n’ai donc pas pu assister aux événements. Je n’ai pu interroger que quelques personnes, des gens qui se sont échappés du pays ces derniers mois. Mais même de loin, j’arrive à regrouper des informations intéressantes.»

Anciennement journaliste, elle porte un point de vue critique sur l’analyse dans les médias de la situation actuelle en Ukraine. «Je lis les médias allemands, anglais, ukrainiens, polonais et d’autres journaux de la presse internationale. Les médias polonais me semblent les plus proches de la réalité. À l’inverse, les médias russes sont assez bizarres ; ils publient des informations tout simplement fausses. Ça ressemble à un conte de fées sans signification et sans aucune consistance. »

Selon elle, les médias anglais réduisent, eux, les choses à une vision « franchement bipolaire ». Elle constate qu’« ils répartissent les gens par langage : les ukrainophones sont censés être pro-européens, et les russophones, pro-russes. » Pour elle, la réalité est plus compliquée. « il faut savoir qu’en Ukraine, tout le monde parle russe. Mais que certains, notamment les habitants de la partie Est, ne parlent que cette langue, tandis qu’à l’Ouest on parle aussi ukrainien. Et les Ukrainiens de l’Ouest ont manifesté leur solidarité avec les russophones. »

En tant que Criméenne, elle critique aussi la séparation du pays sur un critère géographique. « Les médias anglais disent que les Ukrainiens sont du côté des Européens, et que la Crimée est avec la Russie. Mais cette fracture géographique n’existe pas de manière aussi nette. Dans les faits, il y a des pro-ukrainiens inquiets, et qui restent silencieux, tandis que les pro-russes s’agitent et se manifestent beaucoup plus. Et puis, en majorité, la population ne s’intéresse pas vraiment à la politique, elle veut seulement continuer à vivre son existence. »

« Il est difficile de savoir qui est qui, et pour quel parti. Et mieux vaut ne pas simplifier. »

Pour Natasha, l’attitude des Criméens envers la Russie dépend de paramètres multiples et complexes. Entre les communistes ou fascistes pro-russes, les discours nazis parfois anti-Poutine, les Tatars endurcis par des générations de souffrances, il devient compliqué de parler géopolitique. Dans les faits, les consciences collectives sont très confuses et, souvent, le chauvinisme et l’ignorance vont de pair. « La Crimée est une société qui contient toute cette violence. Si bien que l’on trouve plus de discours de haine que d’échanges culturels aujourd’hui. »

Dans ces conditions, difficile aussi de voir clair dans le débat, puisque les conditions ne sont pas réunies pour que les différents partis puissent être confrontés autour d’une table. « Le dialogue et l’interpellation sont difficiles. Alors, les militants pro-européens ont la vie dure. Je connaissais une militante pro-Maïdan en Crimée, qui a dû quitter la région. Tout comme le chef de la communauté juive de Crimée. »

Bref, dans tout cela, il est difficile de savoir qui est qui, et pour quel parti. Et mieux vaut ne pas simplifier.»

« L’Union aurait dû imposer des sanctions économiques. »

Contrairement à Natasha, Marta réside toujours en Ukraine. Marta habite à Lviv, dans la partie Ouest du pays. Elle est également venue à Strasbourg pour discuter politique et pour s’informer. «Les Ukrainiens sont plus pro-européens, car ils savent que la corruption est beaucoup plus faible au sein de l’Union. C’est en partie ce qui a suscité le mouvement de Maïdan. L’autre raison de ce mouvement, c’est que Ianoukoviych a signé des accords avec la Russie, alors qu’il promettait de les signer avec l’Europe.»

Pour Marta, l’enjeu économique et diplomatique, lié au commerce entre l’Ukraine et les pays de l’Union, est véritablement négligé par les dirigeants européens. «L’Union aurait dû imposer des sanctions économiques : les grandes entreprises dépendaient du gouvernement d’alors. Il fallait geler les avantages des grands politiciens; on aurait pu arrêter les évolutions qui actuellement sont en cours.

« Il y a visiblement une intention de déstabiliser la région. »

Ce qui se passe dans les pays frontaliers affecte directement l’Europe. Il n’est pas bon d’ignorer les faits. Il y a des enjeux sérieux de corruption et de droits de l’homme en Ukraine : séquestrations, arrestations, torture.»

Elle s’arrête un instant. Les trois se regardent, songeuses. Viktoria, qui vient de l’Est du pays, réside en France depuis quelques mois. Elle brise le silence : «Moi, je viens de Donetsk, à l’Est. La région a déjà subi un traumatisme profond. Ianoukovytch a commis de nombreux crimes, innommables. Maintenant qu’il est parti, la situation ne s’améliore pas, loin de là. Des boutiques sont dévalisées et saccagées… Les responsables sont probablement envoyés spécifiquement pour ça, on ne sait trop par qui. En tout cas, il y a visiblement une intention de déstabiliser la région. Ma famille me conseille de ne pas rentrer, parce que la région n’est plus sûre.»

Et, avec une peine et une nostalgie non contenues, Viktoria me décrit l’Ukraine, un pays «magnifique». Au milieu du brouhaha jovial qui parcourt les tables de la buvette, ces paroles d’exilés sonnent comme un cri tragique. Leur solitude tranche avec le ton presque festif de l’événement. Après un temps, Marta, la seule parmi les trois qui habite encore en Ukraine, reprend : «À l’Ouest du pays, nous ne ressentons pas le soutien que prétendent nous adresser les dirigeants européens. Nous avons besoin de moins de promesses, et de plus d’action. Sur le plan économique, nous avons eu une aide financière de l’UE, mais la crise est toujours très forte. L’UE doit stabiliser l’euro, dont dépend le hryvnia (monnaie ukrainienne). Et, avec la crise, les prix montent, mais les salaires stagnent. Les personnalités ukrainiennes en Europe devraient user de leur influence.»

«Je n’aime pas les discours complaignants à l’égard de l’Ukraine.»

Mais, pour Viktoria, l’urgence est surtout politique dans l’Est du pays. «Un référendum a soi-disant été organisé le lundi 12 mai. C’est un mensonge total. Regarde ce que c’est, le référendum.» Elle sort son ordinateur portable. Elle ouvre, sur facebook, la photo d’un lieu de vote : en plein air, à la croisée d’un chemin de terre battue, une table est installée, avec une urne. Une personne cherche dans ses papiers le nom de l’électeur qui est en train de voter. Derrière eux, un militaire. «Les gens viennent, et mettent trois ou quatre bulletins : “pour mon frère, pour mon oncle”… il paraît même que les Russes remplissent à l’avance des bulletins de vote, qu’ils apportent ensuite en Ukraine.»

Natasha reprend : «Les choses ne sont pas claires. On a aussi entendu parler d’un référendum en Crimée. Il aurait été organisé en l’espace de dix jours. C’est ce que disent les Russes, mais le gouvernement ukrainien le nie. Pour ma part, je suis convaincue que c’est une escroquerie. Je n’ai pas été appelée à voter, et je ne connais personne qui ait participé à ce prétendu référendum. Et de toute manière, il est impossible de mettre en place un référendum en dix jours. Rien qu’en Italie, ils mettent des mois pour ce genre de mobilisation. J’ai des doutes sur les observateurs qui ont prétendu que ce référendum avait eu lieu : ce sont tous des membres de partis d’extrême-droite. Et pour cause : les journalistes non russes n’ont pas le droit d’accès à la Crimée.»

Dans sa région d’origine, le quotidien des habitants semble particulièrement compliqué. «Les banques ukrainiennes ont gelé le compte des épargnants résidant en territoires supposés “russes”. Ma mère ne peut pas tirer plus de 20 euros à la fois. Et puis, l’Union européenne ne reconnaît plus la Crimée comme appartenant à l’Ukraine. Alors, pour ma part, si mon passeport devient criméen, je perdrai mon visa.» Pour autant, Natasha n’adhère pas au catastrophisme. «Je n’aime pas les discours complaignants à l’égard de l’Ukraine.»

«Je suis sûr qu’ils ne tomberont plus dans la violence.»

Après la pause déjeuner, certains retournent suivre les débats, et d’autres parcourent les stands d’associations à l’extérieur. Là, on rencontre entre autres des jeunes de Lituanie, de Roumanie, de Bulgarie. Leurs réactions sont mitigées face aux événements. Sarolta, jeune Roumaine, est en contact avec la communauté hongroise d’Ukraine. Elle témoigne : «il semble que les Ukrainiens comprennent l’importance de la démocratie, mais ils pensent que le nationalisme finira par l’emporter.» Dimitar, de Bulgarie, est, lui, plus confiant. «Je suis sûr qu’ils ne tomberont plus dans la violence.» Comme Sarolta, Elena vient de Roumanie. Elle suggère : «il faut un vrai référendum, pour avoir un avis démocratique. Ils pourraient presque s’organiser comme la Belgique : un État, avec deux régions différentes.»

Photo-0005Au niveau européen, la question reste posée : quelle politique adopter vis-à-vis de l’Ukraine ? Pour Ieva, de Lituanie, le jeu des sanctions économiques reste une solution à double tranchant : «la Russie fait pression sur les pays Baltes, ce qui nous pose des problèmes pour nous alimenter en hydrocarbures.»

Louis Gohin

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